Fou toi-même.

Fou toi-même.

— Bouge pas, Farid. Bouge pas ton gros cul d'âne, je te dis. Regarde ce que maman a trouvé dans le caniveau. T'as vu comme ça brille ? On dirait un glaçon qui aurait décidé de pas fondre.

— Hi-han.

— Exactement. Un caillou de riche perdu chez les pauvres. Le monde à l'envers, pour une fois dans le bon sens. Tiens, penche ta tête. Voilà. Avec la ficelle, autour du cou. T'es beau, mon Farid. T'es le seul âne du bazar avec un collier. Les juments vont plus te lâcher.

— Hi-han.

— Fais pas ta star. Avance, on va mendier près de la fontaine, y a de l'ombre et les gens ont honte de dire non quand il fait frais.

— Hé ! Hé, toi ! La femme avec l'âne !

— Quoi, la femme avec l'âne ? T'as une pièce ou t'as juste une bouche ?

— Ce truc, là. Au cou de ta bête. Fais voir.

— Touche pas. Tu touches, tu payes. C'est le collier de mon âne, monsieur le bijoutier, je reconnais ta boutique d'ici, celle avec les barreaux plus épais que ceux de la prison.

— C'est du verre, ça. Du verre sale. Mais c'est joli, le verre sale, ça m'amuse. Je t'en donne quatre annas.

— Huit.

— Quatre annas pour un bout de bouteille, tu devrais m'embrasser les pieds.

— Huit. Mon âne y tient. Regarde sa tête. Il est attaché sentimentalement.

— Ton âne a la tête d'un âne.

— Et toi t'as la tête d'un homme qui veut quelque chose très fort et qui fait semblant que non. Je connais cette tête. Tous les hommes me l'ont faite au moins une fois. Huit annas.

— Quatre. C'est mon dernier mot.

— Alors garde ton dernier mot, il te tiendra chaud cette nuit.

— Très bien ! Je m'en vais ! Tu me rappelleras quand tu auras faim ! Et tu me supplieras, et là ce sera trois annas, pas quatre !

— C'est ça, marche, marche ! T'as un beau dos de radin, ça se voit même de loin !

— Hi-han.

— T'inquiète, Farid. Il va revenir. Ils reviennent toujours. C'est la seule chose fiable chez ce genre de types : les jambes partent, le portefeuille reste.

— Madame ? Excusez-moi. Madame ?

— Oh. Un autre. Costume propre, mains propres, ongles propres. T'es perdu, mon joli ? Le quartier des gens lavés, c'est de l'autre côté.

— Ce pendentif. Sur votre âne. Vous permettez que je regarde de près ?

— Regarde avec les yeux. Les mains, c'est payant.

— Mon Dieu. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu.

— Trois fois Dieu pour un collier d'âne, tu pries vite, toi.

— Mille roupies. Je vous en donne mille roupies. Maintenant. Tout de suite. En liquide.

— Répète.

— Mille roupies.

— Farid, t'as entendu ou c'est la faim qui me fait des voix ?

— Hi-han.

— Il a entendu aussi. Montre les billets.

— Voilà. Comptez.

— Oh je compte, crois-moi. Je compte comme je n'ai jamais compté. Mille. Y a mille. Prends ta ficelle, prends ton caillou, prends ma bénédiction et celle de l'âne. Farid, dis au revoir à ton collier.

— Hi-han.

— T'en fais pas, je t'en ferai un autre. En or, tiens. Non, en carottes. Tu préfères les carottes, on est d'accord.

— Merci, madame. Merci mille fois.

— Non non, c'est moi. Mille fois exactement. File avant que je me réveille.

— TOI ! TOI, LA FOLLE !

— Ah. Le dos de radin est revenu avec son devant.

— Où il est ? Le pendentif ! OÙ IL EST ?

— Vendu. Y a dix minutes. À un monsieur avec des ongles propres. Mille roupies. Tu veux voir les billets ? Sens-les, ils sentent le neuf.

— MILLE ROUPIES ? Malheureuse ! Sombre idiote ! C'était un diamant ! Un vrai ! Un diamant d'un MILLION de roupies ! UN MILLION ! Tu avais un million au cou de ton âne et tu l'as bradé pour mille ! Espèce de folle ! Folle à lier ! La femme la plus folle de tout le bazar !

— Attends. Attends, attends. Toi, tu savais.

— Évidemment que je savais ! Je suis bijoutier depuis trente ans, je reconnais un diamant à cent pas !

— Tu savais que c'était un million.

— Dès la première seconde !

— Et tu m'as proposé quatre annas.

— C'est... c'est le commerce, ça !

— Et quand j'en ai demandé huit, huit annas, huit malheureux petits annas pour ton million, t'as dit non et t'es parti en me menaçant de baisser à trois.

— C'est pas... c'est pas pareil...

— Alors moi je suis folle, d'accord. Moi je savais pas, et j'ai gagné mille roupies avec un caillou ramassé dans le caniveau. Mais toi ? Toi tu savais, et t'as même pas voulu lâcher huit annas. Alors de nous deux, mon grand, c'est qui le plus fou ?

— Je...

— Vas-y, cherche. Prends ton temps. Farid et moi on n'est pas pressés, on est riches maintenant.

— Hi-han.

— Tu l'entends ? Même l'âne il a la réponse. Allez, viens Farid. On va manger chaud, dormir sous un toit, et demain je te trouve les plus belles carottes du marché. Et toi, le bijoutier, retourne dans ta boutique. Compte tes annas. Compte-les bien. Ça t'occupera trente ans de plus.