Marco dure aussi.

Marco dure aussi.

Je ne sais plus qui m'a raconté ça. Une fille dans un bar, ou ma coiffeuse, ou une femme sur un quai de gare qui attendait un train en retard, c'était il y a longtemps et j'avais bu. Mais l'histoire, elle, je l'ai gardée entière. C'est l'histoire de Nicole.

Nicole, vingt-deux ans de vie commune avec Serge. Serge, pour que tu situes le personnage : un type qui comptait les cigarettes de sa femme, qui trouvait le gratin trop cuit même quand il n'était pas cuit, qui la trompait avec la pharmacienne en pensant que ça ne se voyait pas alors que tout le quartier connaissait jusqu'à la marque du parfum de la pharmacienne. Un connard ordinaire, tu vois le genre, pas le grand méchant de cinéma, juste vingt-deux ans de petites humiliations distribuées à heure fixe comme des médicaments.

Et Serge avait un perroquet. Un gris du Gabon, Jacquot. Et le truc que je n'arrive pas à me sortir de la tête, c'est pas la pharmacienne, c'est pas le gratin, c'est que Serge avait appris à Jacquot à dire Ferme-la Nicole. Tu sais le temps que ça prend, d'apprendre une phrase à un perroquet ? Des semaines. Il faut répéter, tous les jours, avec patience et amour. Ce type n'avait jamais eu de patience pour rien, ni pour ses gosses ni pour monter une étagère, mais pour apprendre à un oiseau à insulter sa femme, là, soudain, c'était un pédagogue.

Bon. Sois pas trop vite attendrie sur Nicole non plus, je te donne tout : elle était partie deux fois, elle était revenue deux fois, elle avait appelé la pharmacienne à trois heures du matin pour lui souhaiter un cancer, et pendant des années elle a craché dans la soupe de Serge, littéralement, dans la soupe. C'est pas une sainte. C'est mieux qu'une sainte, c'est une femme.

Puis un jour Serge est parti. Pour la pharmacienne, officiellement, pour son propre reflet, en vrai. Et là, écoute bien, parce que c'est là que ça devient intéressant : Nicole l'a supplié de rester. Ce type qui lui pourrissait la vie depuis deux décennies, elle s'est accrochée à sa manche dans l'entrée. Il est parti quand même, en laissant le perroquet, parce que la pharmacienne était allergique aux plumes, paraît-il, moi je pense qu'elle était surtout allergique à s'entendre dire Ferme-la Nicole par un oiseau alors qu'elle s'appelait Corinne.

Et Nicole s'est retrouvée seule dans un appartement silencieux. Et le silence, ma vieille, ça l'a rendue dingue. Plus personne à détester, plus personne à attendre, plus de drame à sept heures. Alors tous les soirs à sept heures pile, l'heure de l'apéro de Serge, elle sortait la bouteille de pastis, elle remplissait son verre à lui, elle le posait sur la table, et elle le regardait toute la soirée. Elle y touchait pas, elle détestait le pastis. Le matin elle le vidait dans l'évier. Et le soir elle recommençait.

Sa sœur Chantal, qui fait du yoga et qui lit des bouquins avec des lotus sur la couverture, lui a sorti sa grande théorie : tu préfères un verre plein de poison à un verre vide, tout le monde préfère ça, les gens ont pas peur de souffrir, ils ont peur qu'il n'y ait rien. Est-ce que Chantal a raison, je n'en sais rien et je m'en fous. Ce que je sais, c'est que Chantal n'a jamais tenu six mois avec personne, qu'elle appelle ça de la liberté, et qu'elle donne des leçons de vide intérieur à une femme qui vient de perdre la sienne, de vie, avec le sourire de quelqu'un qui vient de découvrir l'eau tiède dans un stage à sept cents euros.

Et je te dois l'honnêteté complète : le vide, pour Nicole, ça n'a pas été la grande libération des lotus. Ça a été trois mois où elle ne se levait plus, un médecin, des cachets. C'est un fait. Chantal disait que c'était son ego qui mourait, le médecin disait que c'était une dépression, le médecin a prescrit, les cachets ont marché. Tire-en ce que tu veux.

Au cinquième mois, Serge est revenu. Avec des fleurs de station-service, parce que Corinne l'avait jeté, évidemment, il ne faut jamais sous-estimer la vitesse à laquelle une pharmacienne fait un diagnostic. Nicole a ouvert la porte, et elle t'avouera elle-même qu'elle avait déjà à moitié dit oui dans sa tête, parce que le silence, encore, parce que le verre plein, parce que n'importe quoi plutôt que rien. Et à ce moment-là, depuis le salon, Jacquot a hurlé Ferme-la Nicole. Avec la voix de Serge. L'accent, l'intonation, le mépris, tout. Et Nicole a regardé Serge, et elle a regardé les fleurs, et elle a dit non merci, j'ai déjà l'enregistrement.

Elle a gardé le perroquet. Et là, deuxième détail qui me tue : elle a laissé la cage ouverte. Des mois. Et ce con d'oiseau, cage grande ouverte, restait agrippé à sa corde, les pattes serrées, à regarder l'appartement comme un précipice. Elle a essayé de lui apprendre Casse-toi Serge, il a jamais voulu, les perroquets ont leur fierté.

Et puis un soir, elle regardait la télé, elle a ri. Pour de vrai, un rire tout seul, qui ne servait à personne. Et Jacquot a lâché sa corde. Il a volé comme une casserole, il s'est vautré sur la table, il a trempé le bec dans le verre de pastis et il a fait un bruit d'horreur absolue, et Nicole a ri encore plus fort.

Trois semaines après, le perroquet savait rire. Avec sa voix à elle. Paraît que maintenant, quand tu passes sous ses fenêtres à sept heures, c'est ça que tu entends.