Non. On reste.
Trois semaines que Gérard est parti, et Solange va bien. C'est bien le problème.
Douze ans qu'elle vivait sous les cris, les portes claquées, les réconciliations poisseuses. Douze ans occupée à plein temps par le malheur. Maintenant l'appartement est calme, et le calme, c'est pire qu'un cambriolage : on lui a tout pris, même le bruit.
Le soir, elle tourne dans le salon comme un poisson dans un évier. Elle décroche le téléphone, compose le numéro de Gérard, raccroche. Trois fois. Un record de sobriété.
Chez Nicole, le perroquet s'agrippe à sa corde alors que la cage est grande ouverte depuis des années.
— Il pourrait voler, dit Solange.
— Il pourrait. Mais la corde, il connaît.
Solange regarde la bête, ses petites serres crispées, son œil rond d'obstiné, et se reconnaît tellement qu'elle en rougit.
— T'as failli le rappeler, hein.
— Trois fois.
— Il te manque ?
— Non. C'est le bordel qui me manque. Lui, non. Le vacarme, oui. Sans le vacarme, je m'entends. Et je te jure, y a personne.
Nicole sert deux verres. Solange fixe le sien, plein d'un vin infect, et pense : voilà. On préfère avaler n'importe quoi plutôt que rester devant un verre vide. Le vide, ça a l'air de rien, justement. C'est ça qui fout la trouille.
Elle repose le verre sans y toucher. Petit geste, révolution intime.
Le soir, elle rentre, s'assoit dans le silence comme dans un bain trop froid. Elle attend que ça la tue. Ça ne la tue pas. Au bout d'une heure, le silence ronronne presque.
Le lendemain, elle rachète une plante. Ça ne crie pas, ça ne claque pas les portes, ça pousse.
Elle lui parle quand même un peu. Faut pas déconner : personne ne guérit d'un seul coup.