Ça fait combien d'années que tu te dis « je me barre », sans bouger ?
Il était une fois Nathalie, quarante-huit ans, expert-comptable à Grenoble, qui ne veut qu’une chose : ne plus jamais redescendre du col de Porte.
Tous les soirs elle sort du cabinet, elle prend la route de la Chartreuse, elle se gare face à la montagne, elle coupe le moteur et elle attend que la nuit tombe pour rentrer. À son mari elle dit « Le cabinet a fini tard ». Le cabinet ferme à dix-neuf heures. Le mari n’a jamais vérifié. Le mari, tu vois, c’est un homme, il croit ce que dit une femme fatiguée, ça lui évite de poser des questions.
Dans la boîte à gants, il y a des annonces découpées dans le journal. Chaque printemps, le refuge du col cherche une gardienne pour l’été. Chaque printemps, Nathalie découpe, range, et ne postule pas. Elle a, comme ça, une petite collection de vies qu’elle n’a pas eues, classées par ordre chronologique, parce qu’elle est expert-comptable, même dans le renoncement.
Elle est entrée au cabinet à vingt-cinq ans. À trente-trois, associée, la plus jeune de la ville, on l’a écrit dans le journal, son père a gardé la coupure. Depuis, elle a les plus gros clients, elle bosse le samedi, elle répond aux mails à trois heures du matin, et personne n’a jamais trouvé ça inquiétant, parce que quand une femme travaille comme une bête on appelle ça du mérite.
Le jour où une cliente vient pleurer son licenciement dans son bureau, Nathalie hoche la tête, compatit, et le soir même elle calcule ce qu’elle toucherait, elle, si on la virait. Indemnité, chômage, nombre de mois. Le chiffre est bon. Elle ne le dit à personne. Elle le garde comme on garde une photo de cul dans un tiroir.
Et puis un matin, Philippe entre. Philippe, c’est l’associé. Cinquante-six ans, bedaine de banquet, la voix douce des hommes qui ne se sont jamais fait engueuler. Il ferme la porte. Chez Philippe, c’est le signe qu’il va te refiler quelque chose qu’il ne veut pas porter. Le cabinet vient de perdre son plus gros client. Il faut supprimer un poste avant la fin du mois. « C’est ton équipe. C’est toi qui choisis, et c’est toi qui le dis. » Il a préparé la phrase. Elle sonne comme du respect, c’est de la lâcheté. Tu confonds facilement les deux quand tu as passé trente ans à dire merci.
Nathalie ne réfléchit pas. Elle dit : vire-moi. Je te vends mes parts, mon salaire en moins ça sauve tout le monde, et je m’en vais. Philippe rit. Puis il arrête de rire, parce qu’il vient de comprendre qu’elle est sérieuse et que ça ne l’arrange pas du tout. Les clients viennent pour elle. Si elle part, ils partent. Le prêt des bureaux est aux deux noms. « Si tu pars, on ferme, et on licencie les douze. » Voilà. Nathalie est tellement indispensable qu’elle n’a pas le droit de disparaître. C’est ça, la réussite, pour une femme : on t’installe au sommet de la tour, et on t’explique que la tour s’écroule si tu bouges.
Alors elle va chez le médecin. Elle demande un mois d’arrêt. Il prend sa tension, elle est parfaite, évidemment, cette femme a une tension de nageuse. Il la regarde par-dessus ses lunettes. « Vous n’êtes pas malade. Vous êtes fatiguée. Ça, je ne peux pas l’arrêter. » Et il lui prescrit du magnésium. Du magnésium. Tu veux quitter ta vie, on te donne des cachets effervescents goût citron.
Elle revient vers Philippe avec une autre offre, parce qu’elle a été élevée à négocier. Trois jours par semaine, un quart de salaire en moins, et on garde tout le monde. Philippe dit oui au salaire avant qu’elle finisse sa phrase. Puis il sort sa calculette, devant elle, sans honte. Un quart de ton salaire, c’est la moitié d’un poste. Donc on garde ta baisse, on supprime quand même un poste, et tes clients, tu sais bien, ils ne peuvent pas attendre deux jours. Tu viendras les cinq. Il dit ça avec l’air d’un homme qui vient de trouver une solution. Et c’est vrai, il en a trouvé une : pour lui.
La veille de l’annonce, elle monte au col. Il y a une autre voiture. Une petite rouge, qu’elle voit tous les jours sur le parking du cabinet. Celle de Pauline. Trente-quatre ans, sa meilleure collaboratrice, celle que les clients réclament quand Nathalie est en réunion. Pauline est dedans, moteur coupé, les yeux sur la montagne, exactement la même gueule que Nathalie, avec quinze ans de moins dedans. Nathalie frappe à la vitre. Pauline sursaute, baisse la vitre, et sans même dire bonjour : « Je monte tous les soirs depuis un an. Je dis à mon copain que le cabinet finit tard. » Elles ne rient pas. Il n’y a rien de drôle à découvrir que tu as formé une fille à mentir aussi bien que toi. Elles regardent la Chartreuse jusqu’à la nuit, chacune dans sa bagnole, à trois mètres l’une de l’autre, le plus beau moment de leur collaboration.
Le lendemain, sur la liste de Philippe, le nom à supprimer est celui du comptable arrivé en juin. Le dernier arrivé, le moins cher, le moins gênant. Philippe aime bien l’ordre. Nathalie prend un stylo, raye le nom, écrit celui de Pauline. Elle la fait venir dans son bureau, ferme la porte, et pour une fois qu’une porte se ferme dans ce cabinet, c’est pour rendre un service. Elle dit : c’est ton poste. Indemnité, trois mois payés. Elle a fait le calcul, il est bon, elle le connaît par cœur, c’est le sien. Puis elle sort de sa poche l’annonce de cette année, prise le matin dans la boîte à gants, la plus fraîche de la collection, et la lui tend. Pauline la plie en deux, la met dans sa poche sans la lire, parce qu’elle sait déjà ce qu’il y a d’écrit, et elle dit : « Merci. » Et depuis ce jour, Pauline garde le refuge l’été, et le soir, au col de Porte, il n’y a plus qu’une voiture, celle de Nathalie.