Ça t'a déjà arrangé, en secret, que l'autre tombe malade et reste à la maison ?
Il était une fois Odile, soixante-six ans, graphiste à la retraite, à Rennes, qui fait tout, mais alors tout, pour que Gilles, le type qui vit chez elle, n’aille plus danser le tango le jeudi soir.
Gilles a soixante-dix ans. Ancien pharmacien, tu vois le genre, quarante ans à compter des suppositoires derrière un comptoir et à croire que ça vaut un doctorat en vie humaine. Il a posé ses valises chez elle il y a trois mois. Ses valises, sa brosse à dents, et le jeudi soir. Parce que Gilles danse, ma grande. Depuis des années, dans un club près des quais. Le tango. Le truc où l’homme décide, où la femme suit en arrière et en talons, et où tout le monde trouve ça très beau.
Il y a cinq semaines, Gilles a raté une marche dans l’escalier d’Odile et s’est explosé le genou. Depuis, le jeudi soir, Odile lui apporte son dîner sur un plateau, la jambe posée sur un coussin, et elle est heureuse. Tu m’as bien entendue. Heureuse. Elle ne le dit à personne, elle ne se le dit même pas à elle, mais quand il a crié dans l’escalier, quelque chose en elle a fait ouf.
Chez le kiné, pendant que Gilles se rhabille derrière le paravent, elle demande, la voix douce, s’il ne serait pas plus raisonnable d’attendre encore un mois avant la danse. Le kiné, un gamin qui appelle les patients « mon grand », lui tend la feuille d’exercices à elle, pas à lui, et lui dit : « Vous veillerez à ce qu’il les fasse. » Tu remarqueras que personne n’a demandé à Odile d’être l’infirmière. On la lui colle dans la main comme un torchon. Elle range la feuille sous la corbeille à fruits. Pas sur le frigo. Sous les bananes. À Gilles, elle dit : « Je veux juste que tu guérisses bien. » Une nuit, sur sa tablette, dans le noir, elle tape : « ménisque soixante-dix ans ne plus danser ». Internet ne lui donne pas ce qu’elle veut. Internet ne donne jamais ce qu’on veut.
Ce que Gilles ne sait pas, c’est ça. Avant lui, Odile est allée seule à un cours de tango. Dans ce même club. Elle avait mis une robe. Les femmes attendaient sur des bancs, comme à la poste, il y avait trois hommes, et les hommes choisissaient. Elle est restée assise toute la soirée. Toute. Personne n’a traversé la salle pour elle. Elle est rentrée à pied, elle n’y est jamais retournée, et depuis, quand elle s’endort, elle s’imagine parfois Gilles qui traverse la piste devant toutes les autres et lui tend la main. À elle. Voilà le fond du dossier. Tu peux la juger si ça t’amuse. Moi, je la comprends.
Chez le kiné, dernière séance, Gilles debout à côté d’elle comme un meuble, c’est encore à Odile que le gamin annonce : « Il peut reprendre la danse jeudi. » Le soir, Gilles étale du papier journal sur la table de la cuisine et cire ses chaussures de tango avec une application qu’il n’a jamais mise à rien d’autre. Il siffle. Le salaud siffle.
Jeudi. Pendant qu’il prend sa douche, Odile planque les chaussures dans son meuble à plans, sous ses vieilles affiches. Gilles cherche partout. Odile, adorable : « Tu les as peut-être laissées au club. » Gilles hausse les épaules, met ses chaussures de ville et part danser quand même. Le genou n’a rien senti. Rien. C’est ça qui la tue.
Jeudi suivant, elle passe au plan B, le classique : bloquée du dos, allongée sur le canapé, la main sur les reins. Gilles appelle sa fille. Sa fille est médecin, quarante et un ans, le genre qui parle à tout le monde comme à un prélèvement. Elle fait lever Odile, la fait se pencher, appuie le long de sa colonne, et déclare tout haut, devant son père : « Tu n’as rien. Papa, elle a mal le jeudi. Les femmes qui soignent un homme, souvent, c’est pour qu’il ne ressorte plus. » Comme ça. Diagnostic posé, pas de prescription. Puis elle va chercher une bouillotte, ouvre le meuble à plans, tombe sur les chaussures sous les affiches, et les pose sur la table sans un mot, comme des pièces à conviction. Gilles les enfile. Gilles part au club. Et la fille rentre chez elle, très fière d’avoir fait de la science.
Alors jeudi d’après, Odile change de méthode. Elle y va. « Je viens te regarder. Et on rentre après deux danses, pour ton genou. » Gilles dit oui, il dit toujours oui, ça n’engage à rien. Elle s’assoit sur le banc. Le même banc. Les mêmes femmes qui attendent, un peu plus vieilles, un peu plus maquillées. Gilles danse avec une femme de soixante-douze ans, puis une autre, puis encore la première, toute la soirée, et il ne regarde pas une seule fois vers le banc. Pas une. Odile surveille ses chaussures et son genou à chaque tour comme on regarde un match en priant pour une blessure. Le genou tient. Le genou est en pleine forme.
À côté d’elle, un homme de soixante-dix-huit ans ne danse pas. Il regarde Odile et ne lui demande rien. Ça la repose.
Quand Gilles fait tourner sa partenaire, très fier, très droit, Odile dit à l’homme, à voix basse : « S’il retombe, je le garde tout l’hiver. » L’homme montre du menton la femme qui tourne dans les bras de Gilles. « C’est ma femme. Elle s’est cassé le poignet en mars. Deux mois sans danser. Les deux plus beaux mois de ma vie. Je ne le lui dirai jamais. »
Odile garde son manteau sur les genoux. Elle le serre un peu. Et lui, il se tourne vers elle, il lui tend la main, la paume ouverte, pas pressé, et il dit :
« Vous dansez ? »
Et depuis ce jour, dans l’entrée, à côté des chaussures de Gilles, il y a une paire de chaussures de danse à Odile, achetée le lendemain matin, qui n’a jamais servi.