Ton parent, à chaque bonne nouvelle, demande d'abord ce que les autres ont eu ?

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Il était une fois Isabelle, cinquante et un ans, qui veut une seule chose ce mardi à dix-huit heures : la signature de Frédéric au bas de la promesse d’embauche, à son nom à elle, pas à celui de l’autre.

Tu la connais, Isabelle. Vingt-six ans d’achats, dont quatorze à négocier le prix du beurre pour un fabricant de biscuits de Levallois qui a fermé son service il y a huit mois. Le beurre, ça reste. Les acheteuses, ça part. Depuis, elle fait la tournée des tours. Son CV commence il y a quatorze ans. Les douze premières années, elle les a coupées comme on coupe la croûte d’un sandwich pour un gamin. La date du diplôme aussi. Quand on lui demande pourquoi, elle répond « C’est le format anglo-saxon » avec la tête de quelqu’un qui a lu un article. Les Anglo-Saxons, eux, ne savent pas qu’ils ont un format.

Elle a une autre manie. Dans chaque salle d’attente, elle chronomètre l’entretien des autres candidats et note les minutes dans son téléphone. Quarante et une lignes. Une comptabilité du malheur, tenue proprement. Et depuis vendredi, depuis qu’elle connaît le nom de la finaliste d’en face, elle a ouvert son LinkedIn vingt-trois fois. En navigation privée, comme si c’était du porno. Ça l’est un peu : des gens qui simulent.

L’autre s’appelle Fanny. Trente-quatre ans, acheteuse dans une marque de maquillage, le genre de fille qui dit « rouge à lèvres » comme d’autres disent « géopolitique ». Ce mardi, au neuvième étage d’une tour de Levallois, un groupe de cosmétiques choisit entre elles deux. Frédéric, cinquante-six ans, directeur des achats, signera le soir avec l’une. Il a le visage d’un homme qui a déjà signé.

Il faut que tu saches un truc sur Isabelle. Quand sa fille a eu son bac mention bien, sa première phrase, ce n’était pas bravo. C’était : « Et le fils de ta tante, il a eu quoi ? » Voilà. Ce qu’elle voudrait, une fois dans sa vie, c’est qu’on lise son CV en entier, les douze années comprises, et qu’on la prenne quand même. Personne ne lui a jamais proposé. Elle non plus.

Neuf heures moins le quart. Fanny est déjà là, en baskets blanches, propres comme une dent. La DRH, cinquante-trois ans, tailleur couleur de couloir, déroule le programme : un entretien avec elle, le déjeuner avec l’équipe qui « donnera son avis », puis Frédéric. Fanny passe la première. Isabelle lance le chronomètre. Cinquante-deux minutes. Elle note.

Elle entre. Elle parle de son marathon, parce qu’à cinquante et un ans il faut prouver qu’on a encore des jambes. Elle dit « agile » quatre fois. La DRH pointe le haut du CV avec son stylo, tap tap, comme on tape sur une vitre pour réveiller un poisson : « Il n’y a pas la date du diplôme. Et votre CV commence il y a quatorze ans. Avant, vous faisiez quoi ? » « C’est le format anglo-saxon. » La DRH écrit une ligne dans la marge. Une seule. Trente-quatre minutes. Isabelle note. Cinquante-deux, trente-quatre. Elle sait compter, c’est son métier.

Midi. Cantine de la tour. L’équipe : quatre acheteurs, vingt-sept à trente-cinq ans, des gens qui disent « on se cale un point » et qui n’ont jamais eu de dos. Au bout de dix minutes, ils tutoient Fanny. Isabelle prend le même bol qu’eux, du quinoa, ce qu’on donne aux poules mais en plus cher, et elle rit quand ils rient, un quart de seconde après. Fanny lance : « En huit ans de métier, j’ai jamais vu un fournisseur de flacons tenir ses délais. » Huit ans. Isabelle compte sous la table, avec ses doigts. Sur LinkedIn : six ans de poste, deux ans d’alternance. Huit, si on est généreux. On est toujours généreux avec soi-même, c’est le seul fournisseur qui tient ses délais. Le plus jeune se tourne vers elle, gentil, sincère, c’est ça le pire : « Ma mère aussi, elle court. Vous avez à peu près son âge. » Ils la vouvoient jusqu’au café.

Seize heures. Frédéric a les deux CV côte à côte sur son bureau, comme deux steaks chez le boucher. Il a gardé Fanny quarante et une minutes. Isabelle lui parle des prix qu’elle a tenus pendant trois hausses du beurre, ce qui est, tu me croiras ou pas, un exploit. Il demande ses prétentions. Elle gagnait quatre-vingt mille. Elle dit soixante-cinq. Ça sort tout seul, avec la voix de quelqu’un qui s’excuse d’exister. Il écrit le chiffre. Ne dit rien. Regarde sa montre. La raccompagne. Dix-huit minutes. Elle n’a même pas besoin de noter.

Dix-sept heures cinquante. Le couloir. Frédéric seul devant la machine à café, ce confessionnal des tours. Isabelle s’approche et fait la chose qu’elle s’est juré de ne pas faire et qu’elle savait qu’elle ferait, à voix basse, la voix des salles d’attente : « Fanny n’a pas huit ans de métier. Six. Les deux premiers, c’est une alternance. C’est sur LinkedIn. »

Frédéric appuie sur le bouton. Le gobelet tombe. Le café coule. Il attend que ça finisse, parce que c’est le genre d’homme qui ne parle pas pendant que le café coule.

« Vous avez enlevé douze ans à votre CV. Elle en a ajouté deux au sien. La DRH a vérifié vos deux diplômes ce matin, ça lui a pris dix minutes. Elle demande soixante-dix. Vous, soixante-cinq. Je prends la moins chère. Il est dix-huit heures. Tenez, mon stylo. »

Et depuis ce jour, Isabelle, qui a signé sans relire, a son bureau au neuvième étage, pour soixante-cinq mille euros par an, quinze de moins qu’avant, et le soir, une fois la tour vide, elle va toujours voir le profil de Fanny, en navigation privée.

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