Quand on te demande ce que devient ton enfant, tu arrondis un peu ?

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Il était une fois un mot, « directrice », qu’Isabelle, cinquante et un ans, responsable des achats à Levallois, veut pouvoir lâcher au déjeuner du dimanche, devant sa sœur, comme on pose une grenade à côté du gratin, et pour ça elle passe des entretiens d’embauche.

Faut que tu comprennes le contexte. Isabelle vit avec son fils, Florian, vingt-six ans. Il est revenu dans sa chambre d’enfant il y a deux ans, après une école de commerce arrêtée en route, celle qui coûte le prix d’un studio et qui te rend quoi, au final, un lexique. Il livre des repas à vélo dans Levallois. Chaque soir, il pose les pièces de ses pourboires sur la table de la cuisine, pour les courses. Des petites pièces. Des pièces de gens qui mangent des bo bun devant Netflix et qui tapent « merci chef » dans l’appli.

La sœur, elle, a un fils du même âge, qui travaille dans une banque à Londres. Évidemment. La sœur est de ces femmes qui ont réussi leurs enfants comme on réussit une mayonnaise, en disant que c’est facile.

Alors depuis deux ans, Isabelle dit à tout le monde que Florian est à Londres, dans la finance. Sur l’étagère du salon, elle a posé la photo du neveu en toge de diplômé. La même photo est dans son téléphone. Quand elle croise Florian à vélo dans une rue de Levallois, elle change de trottoir, comme devant un type qui distribue des tracts. Il ne vient plus au déjeuner du dimanche : c’est entre sœurs, dit-elle. Et elle rêve. Elle se voit, un dimanche, dire « directrice », et sa sœur qui arrête de couper la viande. Le couteau suspendu. Le jus qui refroidit. C’est ça, son Graal.

Un dimanche, la sœur annonce que son fils vient d’être promu, avec un bureau qui donne sur la Tamise. Elle dit « la Tamise » comme si elle l’avait creusée elle-même. Le lendemain, Isabelle répond à une annonce de directrice des achats, dans une tour de Levallois.

Premier entretien, en visio, avec une recruteuse d’une trentaine d’années, le genre qui dit « soft skills » sans rire et qui a un ficus derrière elle pour faire vivant. Isabelle place l’ordinateur pour que la photo en toge soit bien dans le champ, derrière son épaule. Sur sa vie hors du travail, elle parle de son fils à Londres. Et là, la porte s’ouvre derrière elle : Florian, casque de vélo sur la tête, sac de livreur sur le dos, demande s’il reste du café.

« C’est qui ? » demande la recruteuse.

« Le fils de la voisine. Il vient pour le wifi. »

Florian a ses écouteurs, il n’a rien entendu, il referme. La recruteuse demande si elle garde souvent les enfants des voisins. Tu vois le niveau. Isabelle passe au tour suivant.

Deuxième entretien, dans la tour, avec le directeur financier. Le candidat d’avant, un homme, il lui a demandé où il se voyait dans cinq ans. Isabelle l’a entendu à travers la porte. À elle, il demande si ses enfants sont grands. Cinq ans, pour elle, c’est la ménopause, faut croire, pas la peine d’en parler. Elle montre la photo en toge sur son téléphone. Il regarde la photo, il regarde Isabelle.

« Il ne vous ressemble pas du tout. »

Puis, content de lui, avec sa cravate qui a coûté plus cher que le vélo de Florian :

« Tant mieux qu’il soit loin. Une femme de votre âge avec un grand fils à la maison, elle part à dix-huit heures lui faire à manger. »

Et il demande le numéro du fils, pour sa fille qui cherche un stage à Londres. Parce que chez ces gens-là, on ne cherche pas de stage, on demande un numéro. Isabelle dit qu’elle lui enverra. Elle passe au dernier tour.

Troisième entretien, à l’heure du déjeuner, avec la présidente, la soixantaine, tailleur sans un pli, sourire de requin qui a fait yoga, et le directeur financier, toujours là, toujours inutile. La présidente a entendu parler du fils à Londres, elle demande la photo. Isabelle pose son téléphone ouvert sur la table. Le déjeuner est commandé sur une application.

On frappe.

Je te laisse deviner. Oui. Florian, casque sur la tête, avec les sacs.

Il voit sa mère. Isabelle dit : « Merci, monsieur », et lui tend une pièce. Une pièce. À son fils. Celui qui paie les courses avec les siennes.

Florian regarde le téléphone sur la table. La photo en toge. Il dit :

« C’est mon cousin, ça. »

Puis, plus bas :

« T’as honte de moi. »

Il pose les sacs, laisse la pièce dans la main de sa mère, et il sort. Il ne claque même pas la porte. C’est pire.

Silence. Le directeur financier regarde ses sushis sans oser les toucher. La présidente regarde la porte, puis Isabelle, longtemps, comme on regarde une ligne de crédit.

« Trois entretiens à mentir sur votre propre fils sans jamais vous tromper de ville. Pour tenir nos fournisseurs, c’est exactement ce qu’il nous faut. »

Et depuis ce jour, celui où Isabelle serre la main tendue de la présidente au-dessus des sacs que personne n’ouvre, elle ne dit jamais « directrice » le dimanche, et quand sa sœur parle de Londres, elle répond que Florian livre des repas à Levallois, puis elle regarde si sa sœur arrête de couper la viande.

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