Tu fais semblant d'être sous l'eau pour qu'on te laisse enfin tranquille ?

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Il était une fois une paire d’escarpins posés sous un bureau vide, au cinquième étage d’un cabinet d’expertise comptable du cours de l’Intendance, à Bordeaux, un samedi, et ces escarpins, tu vas rire, ce sont ceux d’Odile, cinquante-cinq ans, associée, qui ne fout rien.

Rien. Pieds nus devant la fenêtre. C’est son samedi à elle, le cabinet est désert, et elle ne le partage avec personne.

Il faut que je te raconte comment elle s’est offert ça. Un vendredi soir, il y a vingt ans, elle a regardé son mari, et elle a dit : « Je suis débordée, je dois aller au cabinet le samedi. » Un mensonge de rien, propre, sans bavure, le genre qu’on ne revérifie jamais parce qu’il arrange tout le monde. Le mari a hoché la tête. Il n’a pas proposé de faire les courses, note bien. Les courses du samedi, elle les fait le vendredi soir, en rentrant, avec son tailleur et sa fatigue.

Et depuis, chaque samedi, elle vient. Elle enlève ses chaussures, elle pose les pieds sur le radiateur et elle regarde les toits jusqu’à la Garonne. Elle n’ouvre pas un dossier. Elle n’allume pas l’ordinateur. Elle respire, c’est tout, comme une bête qu’on aurait enfin laissée tranquille dans son coin.

À la maison, tout le monde la croit débordée. Ses enfants disent à leurs amis que leur mère « bosse comme une folle », avec cette fierté vague qu’ont les enfants pour les sacrifices qui ne leur coûtent rien. Un dimanche, une seule fois, elle s’est assise sur le balcon sans rien faire. Son mari lui a demandé si elle était malade. Tu entends ça ? Une femme assise, c’est un symptôme. Alors elle s’est levée et elle est allée repasser. Elle a guéri toute seule, au fer à vapeur.

Il y a un témoin, quand même. La femme de ménage du cabinet, qui passe le samedi, la voit chaque semaine les pieds sur le radiateur. Elle n’a jamais rien dit. Elle vide la corbeille, toujours vide. Deux femmes et une corbeille vide, vingt ans de silence : c’est sans doute ce qui se rapproche le plus de la paix, dans ce pays.

Et puis un samedi, la porte s’ouvre.

C’est Yves, soixante-quatre ans, le fondateur du cabinet, le patron, celui qui a son nom en premier sur la plaque. Il entre sans prévenir, évidemment, ces types-là ne frappent jamais, tout leur appartient, même les portes. Il la trouve pieds nus, le bureau vide, l’écran noir.

Odile réagit comme une gamine prise à fumer dans les chiottes. Elle remet ses escarpins, elle ouvre un dossier et elle tape pour faire semblant, des chiffres qui ne veulent rien dire, dans une colonne qui n’existe pas. Vingt ans d’expertise comptable pour en arriver là : inventer de la fausse compta pour cacher qu’on se repose.

Yves s’assoit en face d’elle comme si de rien n’était, pour parler d’un client, un viticulteur qui ne paie pas. Et il lâche, avec l’aplomb du mec qui a toujours eu une femme pour gérer le reste :

« Les femmes qui travaillent le samedi, c’est qu’elles ont un mari qui ne sert à rien le samedi. »

Il n’a pas tort, le salaud, et c’est ça le pire.

« Rentre chez ta femme, Yves. »

Il répond que sa femme est à Arcachon avec ses sœurs, qu’il a tout son temps, et il se lève chercher deux cafés à la machine. Deux. Il ne demande pas si elle en veut un.

Pendant qu’il est au distributeur, la femme de ménage passe vider la corbeille vide. Elle ne regarde pas Odile. Elle parle à la corbeille, presque.

« Votre famille vous aime débordée. Une femme assise qui ne fait rien, ça leur fait plus peur qu’une femme qui n’est pas là. »

Et elle s’en va, avec son sac poubelle qui ne contient rien, la seule personne lucide de tout le bâtiment, payée au SMIC, bien entendu.

Le dimanche, Odile dit à son mari qu’il reste un dossier. Il ne lève pas les yeux. Elle revient.

Yves est déjà là. En pull du dimanche, ce pull des hommes de soixante ans qui croient que le cachemire les rend plus doux. Il est assis dans son bureau à elle, les lunettes sur le nez, avec un dossier qu’il dit urgent, un bilan qui ne l’est pas. Elle le voit tout de suite, elle sait lire un bilan. Rien d’urgent là-dedans, à part lui.

Alors elle ferme la porte. Elle enlève ses escarpins devant lui, un, puis l’autre, et c’est le geste le plus obscène qu’elle ait fait en trente ans de carrière. Et elle lui dit tout. Vingt ans de samedis à ne rien faire. La phrase du vendredi soir. Les enfants qui la croient débordée. Et que c’est le seul jour de la semaine où elle respire.

Yves pose le dossier sur le bureau vide. Il enlève ses lunettes. Il a l’air soudain très vieux, ou très jeune, difficile à dire chez les hommes qui lâchent enfin quelque chose.

« Moi, depuis quinze ans, je passe mes samedis dans ma voiture, au parking du sous-sol, moteur éteint. Hier, pour la première fois en quinze ans, je suis sorti de la voiture pour aller pisser, et j’ai vu ta lumière d’en bas. Je suis monté pour savoir qui était aussi fatigué que moi. »

Et depuis ce jour, le samedi, ils sont deux au cabinet à ne rien faire, chacun dans son bureau, les portes ouvertes.

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