Le dimanche où la maison est vide, tu files bosser alors que rien ne presse ?

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Il était une fois, à Toulouse, dans la cour d’un collège des Minimes, un banc vert sous un platane, et ce banc-là, depuis trente ans, c’est le cul de Bernard qui le tient chaud, et Garance, quarante et un ans, prof de français, n’a qu’un rêve dans la vie, tu vas rire : s’y poser une récréation entière à côté de lui, sans rien foutre.

Bernard, soixante-deux ans, prof de techno, n’a jamais monté un club, jamais un voyage, jamais rien. À la dernière sonnerie il se barre comme si le bâtiment prenait feu. À chaque récré, il est sur son banc, les mains sur les genoux, comme un vieux chat sur un radiateur. Et les gamins viennent. Ils s’assoient à côté de lui et lui racontent leur vie, les parents qui gueulent, le chien mort, le garçon de troisième. Lui, il hoche la tête. C’est tout. Trente ans de hochements de tête, et on l’aime. Note bien ça.

Garance, elle, monte le voyage en Espagne, le club théâtre, siège au conseil d’administration, répond aux parents à onze heures du soir parce qu’un petit a perdu sa calculatrice et que c’est visiblement une affaire d’État. À sa sœur, aux collègues, à son ex, elle dit : « Je n’ai pas une minute à moi. » Son ex hoche la tête. Il a toujours su très bien hocher la tête, lui aussi, surtout quand il s’agissait de ne rien porter.

Moi je vais te dire ce qu’elle ne dit pas. Garance fait tout ça pour ne jamais rester seule avec elle-même. Un week-end sur deux, son fils est chez son père. Ces dimanches-là, elle prend ses clés, elle va au collège vide et elle photocopie des fiches dont personne n’a besoin. Le bruit de la machine, la chaleur du papier, c’est mieux qu’un appartement silencieux, crois-moi. En août, elle a repeint seule les étagères du CDI, sans que personne le lui demande. Une fois, elle avait une heure libre, elle s’est assise sur le banc de Bernard. Au bout de quatre minutes, elle s’est levée pour ramasser des papiers de bonbons dans la cour. Quatre minutes. Même un œuf à la coque, elle ne tiendrait pas.

Aujourd’hui, c’est le dernier jour de Bernard. Retraite. Le matin, dans la cour, il tapote le banc : « Demain, il est à toi. »

Garance s’assoit à côté de lui. Il ne la regarde pas, il regarde le platane, comme un sage de calendrier des Postes. « Les gamins, ils viennent pas vers quelqu’un qui fait des trucs. Ils viennent vers quelqu’un d’assis. Tes mille photocopies, ça vaut pas cinq minutes sur ce banc. » Et là, un sixième déboule en courant : sa mère veut savoir si on peut prendre des chips dans le car pour l’Espagne. Des chips. Le destin d’une femme qui se joue sur un paquet de chips. Garance se lève, et le suit à la vie scolaire.

Les chips réglées, la cantine est finie. Elle revient manger son plateau sur le banc, le riz froid, la compote. Le principal traverse la cour vers elle, de ce pas des hommes qui ont une tâche à refiler. Le gâteau du pot n’est pas commandé, le cadeau non plus. « C’est toi qui t’en occupes, hein. Les collègues ont mis cinq euros chacun, tu nous diras. » Les collègues hommes, eux, ont mis leurs pièces dans une enveloppe et sont repartis, légers, fiers d’eux, cinq euros de solidarité, la sueur de leur front. Garance laisse son plateau sur le banc et part à la boulangerie.

Elle revient avec le carton du gâteau et se rassoit sur le banc, le carton sur les genoux, son téléphone éteint dans sa poche, que le principal ne la trouve plus. C’est sa première désertion. Une élève de quatrième s’installe entre elle et Bernard, le regarde lui, puis elle, avec ce regard qu’ont les filles de quatorze ans, qui voient tout et n’épargnent rien : « Vous, madame, on vous voit jamais. On voit vos photocopies. Le jour où vous partirez, on dira que c’était bien organisé. » Prends ça. Garance se lève et va ramasser des papiers près des poubelles.

Au pot, dans la salle des profs, elle coupe le gâteau, sert les gobelets, ramasse les assiettes. Le principal fait un discours sur l’engagement de Bernard. L’engagement. Un homme qui n’a jamais rien monté, et on lui parle d’engagement, et c’est elle qui tient le couteau. Bernard la retient par le bras près de la poubelle. Elle lui dit : « Je viens photocopier le dimanche, quand mon fils est chez son père. Pour rien. J’ai repeint le CDI en août, toute seule. Je n’ai pas réussi à m’asseoir cinq minutes à côté de toi aujourd’hui. »

Bernard prend le carton du gâteau des mains de Garance et le pose. Il l’emmène dans la cour vide, jusqu’au banc, et la fait asseoir. Il s’assoit à côté d’elle. La cour est vide, le platane bouge à peine, plus un cri, plus une sonnerie. Sa récréation entière à côté de lui, tu vois, elle l’a enfin : le soir de son départ, quand il n’y a plus de récréation. C’est ça, les miracles, chez nous, ils arrivent quand le magasin est fermé.

« Tu ne t’assois jamais parce que tu as peur de voir qu’il n’y a personne chez toi. Assieds-toi. Plus personne ne viendra te chercher, aujourd’hui. »

Et depuis ce jour, Garance s’assoit sur le banc vert à chaque récréation, et elle tient trois minutes.

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