Ça fait combien d'années que tu fais tes valises sans jamais passer la porte ?

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Il était une fois un cabas en toile écrue, avec le logo du musée dessus, ce genre de sac qu’on vend douze euros à la boutique à des gens qui n’ont rien compris aux tableaux. Dedans, un gilet, une tasse, une boîte de crayons et un vieux catalogue. Et Quitterie, soixante et un ans, conservatrice des peintures dans un musée du 14e, à Paris, a décidé que ce vendredi, elle le porte jusqu’à la rue et qu’elle ne revient plus jamais.

Faut que tu saches un truc. Ce cabas, elle le remplit des mêmes affaires tous les vendredis depuis dix-neuf ans. Elle le pose à côté de la porte de son bureau, elle le rapporte chez elle, et le lundi matin elle remet le gilet sur la chaise, la tasse sur la table, les crayons dans le tiroir. Dix-neuf ans de déménagement aller-retour. Si tu comptes, elle a fait plus de voyages avec ce gilet qu’avec n’importe quel homme.

Aux visiteurs, aux journalistes, à sa sœur, elle dit : « Ce musée, c’est ma vie. » Ça fait joli dans les portraits du dimanche. En vrai, elle ne regarde plus les tableaux. Elle passe devant les Vuillard comme toi devant le distributeur de ta banque, sans tourner la tête. Au dernier vernissage, plantée devant le plus grand, une coupe de champagne tiède à la main, elle a souhaité très fort que le musée brûle dans la nuit, sans personne dedans, attention, elle n’est pas un monstre, juste pour ne plus avoir à revenir. Un incendie, c’est le seul arrêt maladie qu’on ne discute pas.

Et à chaque vernissage, c’est le même cirque : à elle, on demande si elle a des petits-enfants. Au directeur, on demande ce qu’il prépare. Lui, il prépare. Elle, elle est supposée tricoter. Trente ans de carrière, des restaurations que des types en costume viennent photographier pour leurs livres, et la question c’est toujours ton utérus, avec un temps de retard.

À quarante ans, elle avait acheté un aller simple pour Lisbonne. Elle était allée jusqu’à l’aéroport. Jusqu’à l’aéroport, tu m’entends. Et le lundi, elle ouvrait les salles.

Ce matin, le directeur la convoque, tout sourire, avec cette générosité des hommes qui distribuent le travail des autres : il lui confie l’exposition d’automne, dans trois ans. « Personne ne la fera mieux que vous. » Traduction : personne d’autre ne la fera gratuitement. Elle aura soixante-quatre ans. Elle remplit le cabas une heure plus tôt que d’habitude.

À la sortie du personnel, il y a le gardien. Cinquante-cinq ans, vingt-deux ans à fouiller les sacs, la seule personne du bâtiment qui regarde vraiment ce que les gens emportent. Il plonge le nez dans le cabas comme dans une valise de dealer.

« Rien ne sort sans la signature de la régie, madame Quitterie. Le catalogue est au musée. »

Le catalogue. Un vieux catalogue que personne n’a ouvert depuis que les gens lisent sur leur téléphone. Mais le règlement, c’est le règlement, et le gardien, c’est le règlement avec une moustache.

Alors elle remonte. Au bureau de Zoé, vingt-huit ans, son assistante, qui tient la régie et qui voudrait l’exposition d’automne sans l’avoir jamais demandée, parce que les filles de vingt-huit ans ont appris à vouloir sans demander, c’est plus chic et ça fait moins de dégâts quand on ne l’obtient pas. Zoé ne signe pas. Elle la regarde avec cette pitié lisse des jeunes qui ont fait trois ans de thérapie et qui te la ressortent gratos.

« La semaine dernière, j’ai signé, et lundi vous étiez là. Rêver de partir, c’est la façon la plus confortable de rester. Un cabas qu’on remplit tous les vendredis, ce n’est pas la sortie, c’est la cage. »

Elle a raison, la petite garce. C’est ça le pire.

Quitterie redescend par l’escalier du public. Elle se glisse dans un groupe de lycéens qui sortent en hurlant, une conservatrice de soixante et un ans planquée entre des sweats à capuche, le cabas serré contre le ventre comme un bébé volé. Elle y croit, deux secondes. Le gardien la rattrape dans le hall, la main sur l’anse.

« Les gens qui partent vraiment, ils ne partent pas avec un cabas. Ceux qui ont un cabas, ils reviennent le lundi. »

Zoé arrive derrière eux, le bon de sortie à la main, pas signé. Elle regarde le cabas sans rien dire. Personne ne dit rien. Les lycéens sont dehors, ils ont la vie devant eux, ils ne le savent pas encore, c’est très bien comme ça.

Quitterie lâche l’anse.

« Je le remplis tous les vendredis depuis dix-neuf ans. Je n’ai même pas inventé ma fuite. »

C’est là que tu comprends que la fuite, c’est encore un tableau qu’elle conserve. Elle la nettoie le vendredi, elle la raccroche le lundi.

Le gardien ne dit rien. Il les emmène, elle et Zoé, au vestiaire du personnel, ce sous-sol qui sent le déo et le café froid, et il ouvre son casier devant elles. Dedans, un sac de sport. Plein. Fermé. Une chemise propre pliée sur le dessus, repassée, nette, une chemise d’homme qui va quelque part.

« Je le refais chaque vendredi. Depuis que je suis entré. »

Vingt-deux ans. Trois de plus qu’elle. Le champion de l’évasion immobile, c’était lui, le chien de garde.

Quitterie regarde le sac, puis le gardien.

« Vous aussi. Le même sac tous les vendredis. »

Et depuis ce jour, le cabas plein ne bouge plus de sous son bureau, et c’est la première fois en dix-neuf ans que Quitterie ne déménage rien, ni le gilet, ni la tasse, ni les crayons, ni le vieux catalogue, ni elle-même.

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