Le soir au lit, tu ouvres ton compte en banque juste pour regarder le chiffre ?

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Il était une fois une fiche de paie pliée en quatre, un chiffre entouré au stylo rouge, planquée dans la poche d’un étui d’alto. Celle qui trimballe ça, c’est Aurélie, quarante-sept ans, altiste dans un orchestre de chambre qui répète sous les arches du viaduc, avenue Daumesnil, dans le 12e, et elle compte bien la sortir pour arracher à son patron quatre cents euros de plus par mois.

Tu vois le décor. Les arches rénovées, la promenade plantée au-dessus, les joggeurs qui te passent sur la tête pendant que tu accordes. Du bois clair, de la culture subventionnée. Le genre d’endroit où on te parle de passion pour ne pas te parler de virement.

Xavier, soixante-trois ans, a fondé l’orchestre et le dirige. Écharpe en toutes saisons, il se prend pour Berlioz alors que son vrai talent, c’est de remplir des dossiers à la mairie. Aurélie joue là depuis le début. À la première lecture de « Harold en Italie », Xavier pose sa baguette et annonce que la subvention de la Ville a baissé, que les salaires ne bougeront pas cette saison, et que le solo d’alto, c’est Aurélie qui le jouera, sans cachet. Main sur le cœur : « C’est un honneur. »

L’honneur. Le seul truc que les patrons distribuent sans compter, parce que ça ne coûte rien et que ça ne paie pas le loyer.

À la pause, il y a un buffet : chips, sandwichs triangle, jus de pomme tiède. Aurélie glisse des sandwichs dans son étui, entre l’alto et la fiche de paie. Le timbalier arrive derrière elle. Cinquante ans, des avant-bras de boucher, l’intelligence de quelqu’un qui tape sur des peaux de bête depuis trente ans en comptant ses mesures. « Tu en prends pour qui ? » Elle répond : « Pour ma voisine, elle est vieille. »

Je suis de son côté, pas aveugle : elle a deux cent quatorze mille euros sur ses comptes. Elle porte la même robe noire de concert depuis toujours, prend le bus, n’a jamais payé une tournée au café d’après concert. À tout le monde, elle dit : « Je suis fauchée. »

Et alors ? Une femme seule de quarante-sept ans qui a de l’argent de côté, c’est louche. Un mec, c’est un patrimoine.

Le timbalier, qui a dû lire un livre de développement personnel dans le RER, philosophe : « Les gens qui gardent tout, c’est pas qu’on les aime pas. C’est qu’ils ont peur de donner. L’argent, au moins, ça te quitte jamais et ça te demande rien. » Merci, docteur. Retourne à tes casseroles.

Parce que le dimanche soir, dans son lit, Aurélie ouvre l’application de sa banque et regarde son solde jusqu’à s’endormir, le téléphone posé sur l’oreiller d’à côté, où personne ne dort. Tu trouves ça triste ? Moi je trouve ça lucide. Le chiffre, lui, il ronfle pas et il découche pas.

Pour ses quarante-cinq ans, elle avait réservé une grande table à la brasserie de la gare de Lyon, les dorures, les plafonds peints, et elle avait dit : « C’est moi qui invite. » Trois sont venus. Ils ont parlé entre eux. À la fin, elle a fait partager l’addition. J’aurais fait pareil. Quand on t’ignore à ta propre fête, tu factures.

Dans le bureau de Xavier, elle pose la fiche de paie dépliée : quatre cents euros, son loyer, elle n’y arrive plus. Xavier répond qu’il n’augmente personne. Elle dit que le contrebassiste a eu son augmentation l’an dernier en la demandant une fois, dans le couloir. Xavier dit : « Lui, il a trois enfants. »

Voilà. Le mec se reproduit, on le rémunère. Toi, t’as pas pondu, t’existes pas. L’utérus vide, ça fait pas une ligne sur la fiche de paie.

Alors elle fait un truc que personne n’attend d’une altiste, l’instrument dont tout l’orchestre se fout. Devant tout le monde, elle lève la fiche de paie et dit qu’elle ne jouera pas le solo sans les quatre cents euros. Xavier se tourne vers la nouvelle altiste, vingt-six ans, frange au cordeau, regard de première de la classe, qui travaille la partie en cachette depuis la première lecture : « Tu le joues, toi ? » Elle dit oui. Évidemment. La jeunesse signe tout, gratos, pour une ligne sur un CV.

Et le timbalier lève la tête de ses timbales : « Elle est pas fauchée, Xavier. Elle est radine. Elle repart avec le buffet dans son étui et elle a jamais payé un café de sa vie. »

Personne ne rit. Tout le monde le pense.

Elle écrit sa démission à la main, au stylo, comme quand les mots pesaient encore quelque chose, et la pose sur le bureau de Xavier avec la fiche de paie dessus : les quatre cents euros, ou elle part. Xavier lit, ouvre le tiroir, range la lettre dedans. « Je la garde. »

Elle reste debout. Et là, elle lâche tout.

« J’en ai pas besoin, de vos quatre cents euros. J’ai deux cent quatorze mille euros. Je les regarde le dimanche soir, dans mon lit. Je veux juste que le chiffre monte. »

Xavier laisse le tiroir ouvert. Il a la tête d’un type qui découvre qu’il n’est pas le seul pervers de l’immeuble.

« Moi c’est la réserve de l’orchestre. Il y a de quoi vous augmenter tous, et depuis longtemps. Je ne peux pas. Je regarde le relevé le dimanche soir, dans mon lit, depuis que ma femme est partie. »

La subvention qui baisse, l’honneur, les trois gosses du contrebassiste : du pipeau. Le vieux couvait son magot comme une poule sous la promenade plantée.

Il ressort la lettre du tiroir, la déchire, et lui rend sa fiche de paie.

« Tu les auras, tes quatre cents euros. Tu les dépenseras pas. Moi non plus. Au moins on sera deux. »

Et depuis ce jour, à chaque pause, c’est Xavier qui glisse les sandwichs du buffet dans son étui, à côté de la fiche de paie où sont marqués les quatre cents euros de plus, et c’est la plus belle histoire d’amour du 12e, celle de deux radins qui ont enfin trouvé quelqu’un à qui ne rien donner.

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