Tu as déjà envoyé les infos en dernier à quelqu'un de plus doué que toi ?
Il était une fois un badge rouge marqué « Cabine 1 », celui du discours d’ouverture du sommet des Nations unies sur les océans, au palais des congrès de Nice, qui dort au fond d’un tiroir entre trois stylos morts et une boîte de pastilles pour la gorge. Le tiroir est celui de Justine, trente-six ans, interprète de conférence, responsable de l’équipe anglaise d’une agence niçoise, et elle compte bien l’accrocher à sa veste le jour de l’ouverture. Pas comme un bijou. Comme une médaille militaire.
Tu vois le décor. Nice, les palmiers qui posent, la mer qui fait la belle pour les ministres venus pleurer sur les océans entre deux plateaux d’huîtres. Et dans l’équipe de Justine, il y a Jade. Vingt-neuf ans, traduit plus vite qu’elle, et une voix que les délégués réclament comme on réclame une serveuse sympa : nommément. Une voix lisse, grave juste ce qu’il faut, le genre de voix qui n’a jamais eu à se battre pour rien, la garce. Au-dessus de tout ça, la fondatrice de l’agence, soixante ans, qui décide qui va où, comme le bon Dieu, mais avec des lunettes en écaille.
Maintenant je vais te dire ce que Justine fait depuis un an et ne dirait à personne, même saoule, même sous la torture. Quand Jade est sur une séance, Justine lui envoie les discours des orateurs en dernier. La veille. Tard. Quand les autres les ont depuis trois jours. Dans les plannings, elle écrit « Jade : ateliers ». Les ateliers, tu sais, ces salles sans fenêtre où trois experts s’engueulent sur des quotas de pêche devant douze personnes et une bouteille d’Evian tiède. Quand on lui demande pourquoi, elle a sa phrase, toute prête, toute douce : « Je la protège, elle n’est pas encore prête. » Et le soir, chez elle, en pyjama, elle réécoute les enregistrements de Jade et elle note ses fautes dans un carnet. Il y en a peu. C’est ça le pire. Elle tourne les pages, elle cherche, comme on fouille un appart après une rupture pour trouver une preuve qu’on avait raison.
Faut que tu saches d’où elle vient, Justine. À vingt-six ans, elle avait demandé l’ouverture à la fondatrice, sa cheffe à l’époque. La vieille l’avait regardée et avait dit : « Pas encore. » Deux mots. Justine avait pleuré dans les toilettes du palais des congrès, le front contre la porte, en essayant de ne pas faire couler son mascara parce qu’elle avait une séance après. Et aujourd’hui encore, quand elle traduit un ministre, il y a toujours un délégué pour se plaindre que sa voix est trop aiguë. Son collègue, un homme, personne ne se plaint de sa voix. Il pourrait traduire en imitant Donald Duck, on lui trouverait du charisme.
Alors voilà. L’entretien annuel de Jade a lieu dans le bureau de Justine, porte fermée, la grille d’évaluation posée sur la table comme une nappe d’enterrement. Elles cochent les cases. Ponctualité, terminologie, gestion du stress. Tout va bien. Tout va trop bien. Et à la fin, Jade croise les mains et dit :
« Je voudrais la cabine 1 pour l’ouverture. »
Justine sent le tiroir à côté de son genou comme on sent une dent qui va lâcher. Elle prend son stylo et elle écrit sur la grille, en belles lettres : « voix encore jeune ». Puis elle sourit, maternelle, presque tendre : « Tu devrais te perfectionner sur les ateliers. »
Jade ne discute pas. Elle sort son téléphone. Elle fait défiler. Elle tourne l’écran vers Justine. Un mail du ministère de la Mer : la délégation britannique demande « la voix de Jade » pour l’ouverture. Les Anglais. Ces gens qui n’ont jamais rien réclamé de leur vie à part des colonies et du thé.
Justine décroche son téléphone et appelle la fondatrice. Elle lui demande de passer, pour confirmer que Jade n’est pas prête. Comme on appelle sa mère pour qu’elle dise à la petite sœur qu’elle ment.
La fondatrice arrive, s’assoit, prend la grille, lit. Elle lève les yeux, pas sur Jade, sur Justine :
« Toi, tu ne protèges personne. Tu as toujours voulu qu’on n’entende que toi, même quand tu te tais. »
Silence. Et là, parce que la vie a le sens du timing d’une sitcom, une interprète passe la tête par la porte pour un glossaire. Elle l’attrape, elle a capté l’ambiance, et en repartant elle lâche, sans même ralentir :
« L’ambition, ça ne veut pas la première place, ça veut que personne d’autre ne l’ait. Et une femme qui en a étouffe la voix d’une plus jeune avec plus de soin qu’aucun homme ne l’a jamais fait pour elle. »
Porte refermée. Justine aurait voulu la tuer, et elle aurait voulu l’avoir dit elle-même.
Elle ouvre le tiroir. Elle sort le badge rouge. Elle le pose sur la table, la main dessus, et elle négocie, parce qu’on négocie toujours, même au bord du trou : « La clôture. En cabine 1. Si tu me laisses l’ouverture. »
Jade regarde le badge et ne le prend pas.
« Je ne veux pas la clôture. Et je voudrais recevoir les discours en même temps que les autres. »
Elle sait. Bien sûr qu’elle sait. Elle sait depuis le début, elle a juste attendu d’avoir un mail des Anglais pour le dire.
Justine garde la main sur le badge. Le plastique est chaud. Elle dit :
« Je t’envoie les textes en dernier pour que tu te plantes. »
Voilà. C’est sorti. Ça ne fait même pas de bruit. Elle pousse le badge vers Jade, lentement, comme on rend des clés. Puis elle se tourne vers la fondatrice et lui dit, tout haut, devant Jade, de cette voix trop aiguë dont tout le monde se plaint :
« Vous m’avez fait exactement ça, à vingt-six ans : les textes la veille, et « pas encore ». Je viens de le refaire. »
Et depuis ce jour, à l’ouverture comme ailleurs, Justine est en cabine 2, juste à côté, et c’est elle qui note les chiffres pour Jade.