Tu fais une croix en cachette chaque fois qu'il rentre tard ?
Il était une fois un calendrier du facteur, tu sais, celui avec les chatons ou les cols des Vosges, qu’on achète dix euros sur le pas de la porte pour avoir la paix, punaisé à l’intérieur d’un placard de la cuisine, dans une maison des Contades, à Strasbourg, le quartier où même les poubelles ont l’air d’avoir fait du droit, et sur chaque premier jeudi du mois il y a une petite croix au feutre. C’est le calendrier de Patricia. Cinquante-sept ans, magistrate, et d’ici lundi, rendez-vous chez l’avocate, elle veut faire disparaître ces jeudis-là des relevés de son divorce.
Parce que ces jeudis, écoute bien, ça fait vingt ans. Chaque premier jeudi, Klaus, soixante ans, architecte, le genre de type qui dit « volumes » en parlant d’un abri de jardin, passe au distributeur de la place Broglie, retire huit cents euros et rentre tard. Dîner avec des clients, qu’il dit. Des clients. Ces soirs-là, Patricia ouvre le placard, à côté des boîtes de thé et du sucre roux, et coche la case. Une croix. Propre. Elle sait qu’il paie une femme. Elle n’a jamais rien dit. Son raisonnement tient debout, c’est une juriste : tant qu’il paie, il ne tombe pas amoureux. Le sexe tarifé, c’est un contrat. L’amour, c’est un vice de procédure.
Et à ses collègues, à sa sœur, elle répète : « Klaus et moi, on n’a jamais eu de secrets. » Ce qui est vrai, d’une certaine manière, puisqu’elle connaît le sien au centime près.
Un premier jeudi, il y a quinze ans, elle a tenté un truc. Elle a mis la lingerie rouge achetée à Baden-Baden, de la dentelle de femme qui a économisé sa dignité pour l’occasion, et elle l’a attendu au salon. Il l’a embrassée sur le front. Sur le front, comme une tante en soins palliatifs. Et il est sorti. Elle a coché la croix quand même, en culotte rouge, debout dans la cuisine. Tu la vois, là ? Moi je la vois.
Au palais, un collègue a dit un jour, en riant, que la présidente devait être un enfer à la maison. Les mecs qui disent ça au café de la juridiction sont toujours ceux dont la femme fait les courses, la compta, le pédiatre et la fellation du dimanche, et qui trouvent qu’elle soupire trop.
Alors Klaus la quitte. Pas pour la femme des jeudis, non, ça aurait eu une logique. Il la quitte pour une prof de yoga de quarante-cinq ans. Et il veut la moitié de la maison. L’avocate de Patricia, elle, veut les relevés du compte joint. Vingt ans. Pour lundi.
Samedi, Patricia imprime. Des kilos de papier. Elle s’installe à la table de la cuisine et passe chaque retrait du premier jeudi au feutre noir, ligne par ligne, comme on caviarde un dossier classé secret-défense. Une présidente de chambre en train de censurer la vie sexuelle de son mari avec un Stabilo. Sa sœur est là, soi-disant pour les cartons, elle a surtout apporté son avis. Elle regarde les lignes noires, puis le placard ouvert, le calendrier, les chatons. Et elle dit : « Une femme qui coche les jeudis de son mari au lieu de partir, elle protège pas son couple, Patricia. Elle protège sa réputation. » C’est le privilège des sœurs, ça : avoir raison au pire moment avec la bouche pleine de ton kouglof.
Dimanche matin, l’avocate appelle. La banque lui a envoyé les relevés directement. Elle a tout. Tout le feutre noir de la veille, pour rien. Vingt ans de discrétion bouffés par un service client qui, pour une fois, a répondu dans les délais.
Dimanche soir, Patricia appelle Klaus. Elle lui demande de dire que c’était l’argent qu’il donnait à sa mère. Une mère, c’est propre, c’est déductible, ça fait fils exemplaire. Klaus dit non. « Je ne mens plus. Maintenant que j’aime quelqu’un, je ne mens plus. » Et il raccroche. Vingt ans de clients imaginaires, et c’est ce soir-là que monsieur découvre l’éthique. Le yoga, ça ouvre les chakras et ça ferme les robinets.
Lundi, rue de la Nuée-Bleue. Patricia arrive avec son tailleur du palais, celui qui fait reculer les prévenus. Réunion à quatre. Klaus est déjà là avec son avocat et un thermos de tisane préparée par la prof de yoga, tu imagines, il est venu à son divorce avec sa gourde. L’avocate de Patricia, cinquante ans, a les relevés sur son bureau, les jeudis surlignés en jaune fluo, une guirlande. Elle tourne les pages et elle dit : « Les hommes de soixante ans ne partent jamais pour une femme qu’ils paient. Ils partent pour une prof de yoga. »
Patricia dit : « Je ne savais rien. »
L’avocate pose son surligneur. « Si. Vous saviez. Vous avez laissé payer pendant vingt ans pour qu’il ne tombe pas amoureux. Et il est tombé amoureux quand même. »
Silence. On entend la tisane refroidir.
Alors Patricia ouvre son sac. Elle en sort la page du calendrier du facteur, couverte de croix, et la pose sur le bureau, à côté des relevés jaunes. Pièce à conviction. Klaus baisse les yeux, et c’est la première fois en vingt ans qu’il regarde vraiment quelque chose qu’elle a fait.
Patricia dit : « Il en manque deux. Il avait la grippe. »
Et depuis ce jour, les huit cents euros des jeudis figurent dans le partage, au chapitre des dépenses du ménage.