Tu as déjà fait sourire ton enfant pour boucler la fin du mois ?

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Il était une fois une robe jaune à smocks, cent quatre-vingts euros, dans la vitrine d’une boutique pour enfants de la rue de Billancourt, à Boulogne, et Charlotte, trente et un ans, directrice de la communication d’une marque de cosmétiques, a décidé de l’avoir sans lâcher un centime, en échange de photos de sa fille Zoé, huit ans, balancées sur son compte.

Le compte s’appelle « Zoé et maman ». Quarante mille abonnés. Quarante mille inconnus qui regardent une gamine de huit ans en mangeant leurs céréales, et personne ne trouve ça bizarre, parce que c’est rose et que ça sent la lessive.

Devant la vitrine, Charlotte place Zoé. Tu connais la chorégraphie, tu l’as vue mille fois sans la voir : la main sur la hanche, le menton levé, le sourire sans les dents. Les dents, ça fait gamine. Zoé est une gamine, mais une gamine, ça ne vend pas. Charlotte mitraille. Des dizaines de photos. Elle en garde une. Elle éclaircit la peau de sa fille, elle efface une croûte sur son genou. Une croûte sur un genou de huit ans, c’est pourtant la preuve qu’on est vivant, qu’on est tombé quelque part et qu’on s’est relevé. Effacée. Puis Charlotte range le téléphone et prend la main de Zoé, comme une mère, enfin.

Je vais te dire les faits, parce que les faits, on s’en fout toujours, et c’est là que tout se passe. Des marques de vêtements d’enfants paient Charlotte pour ces photos. L’argent arrive sur son compte à elle et rembourse le crédit de l’appartement. Le père de Zoé paie la pension en retard, chaque mois, chaque putain de mois, avec la régularité d’un type qui sait qu’il ne lui arrivera rien. L’école n’a que le numéro de Charlotte. Lui, l’école ne sait même pas qu’il existe, et franchement, elle ne rate pas grand-chose.

Aux collègues, à sa mère, Charlotte dit que le compte, c’est pour garder des souvenirs. Sa mère lui a répondu, au téléphone : « Tu vis pas pour ta fille. Tu vis d’elle. » C’est vrai. C’est aussi le genre de phrase qu’on sort quand on a eu sa propre maison payée par un mari et trente ans de plein emploi. Les mères adorent avoir raison au téléphone. Elles ne passent jamais la soirée à faire les comptes.

Charlotte connaît le nombre de cœurs de chaque photo de Zoé. Elle ne connaît pas le nom de sa maîtresse. Je ne vais pas te mentir, c’est moche. Mais demande au père le nom de la maîtresse, pour voir.

Une fois, une seule, elle a publié une photo d’elle seule, sans Zoé. Douze cœurs. Douze. Trente et un ans, directrice de la communication, et le monde lui fait savoir qu’à elle seule, elle vaut douze cœurs. Elle l’a effacée le soir. Personne ne l’a vue pleurer, parce qu’elle n’a pas pleuré. Elle a juste compris le marché.

Zoé a demandé cette robe pour son anniversaire, le doigt collé à la vitrine. C’est la première chose qu’elle choisit seule. Elle ne la quitte pas des yeux. Et ce mois-ci, Charlotte n’a pas les cent quatre-vingts euros, parce que la pension n’est pas arrivée, devine pourquoi.

Alors elle entre. Dans la boutique, la vendeuse a son âge, même fatigue sous le même anticerne. Charlotte propose : la robe contre une publication, la boutique citée. La vendeuse appelle la patronne. La patronne refuse : ici, on ne fait pas de publicité avec des enfants. La patronne a sûrement une résidence secondaire à l’île de Ré et une conscience impeccable, de celles qu’on s’offre quand on n’a pas de crédit sur le dos.

Charlotte négocie, parce que c’est son métier. Elle monte l’offre : une vidéo, Zoé qui tourne dans la robe, la boutique citée à chaque fois. Dans la cabine, Zoé tient la robe à la main. Elle refuse de la mettre devant le téléphone. Elle dit :

« Tu me regardes que dans le téléphone. Même quand je suis là. »

Huit ans, et elle vient de résumer l’époque mieux que tous les éditorialistes réunis.

Charlotte encaisse, et passe à la suite, parce qu’elle a été dressée comme ça. Elle demande à la vendeuse de rappeler la patronne et de lui donner le nombre d’abonnés. Quarante mille, ça impressionne, en général. La vendeuse n’appelle pas. Elle cherche le compte sur son téléphone, elle le trouve en deux secondes, et elle tourne l’écran vers Charlotte : Zoé, en robe rouge, devant la boutique d’en face, avec le nom de la boutique d’en face.

« Vous l’avez déjà fait là-bas. »

Grillée. Rue de Billancourt, tout le monde se voit, tout le monde se compte.

Alors Charlotte arrête de faire la directrice de la communication. Elle dit la seule chose vraie de la journée :

« Ses photos paient mon crédit. Sans elle, je ne paie pas l’appartement. »

La vendeuse range son téléphone. Elle ne la juge pas. Elle dit :

« Ma fille, c’est le mannequin de la boutique. Elle a dix ans. Je la paie en robes. Le samedi, elle me déteste. »

Et voilà, tu les as, les deux. Deux femmes de trente et un ans, deux gamines, deux crédits, un père absent dans chaque histoire, je te parie ce que tu veux. Pendant ce temps-là, la patronne prend la pose de la vertu au téléphone, et le père de Zoé regarde le foot.

La vendeuse plie la robe jaune dans du papier de soie. Elle la met dans un sac. Elle la tend à Zoé. Pas à Charlotte. À Zoé. Elle ne la fait pas payer. Les cent quatre-vingts euros, elle s’arrangera, ou elle mentira à la patronne, ou elle les prendra sur ses propres samedis.

« Elle est à toi. Mais pas de photo. »

Et depuis ce jour, la robe jaune est la seule du placard de Zoé qui ne soit jamais passée sur le compte.

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