Tu as déjà regardé l'heure pendant les devoirs de ton enfant ?
Il était une fois un coussin péteur en caoutchouc rose, acheté rue Sainte-Catherine, à Bordeaux, dans une boutique de farces et attrapes qui sent la poussière et le plastique chaud, par une femme de soixante-neuf ans qui compte le glisser sous les fesses de son fils au déjeuner du dimanche, pour le faire rire, une fois, une seule, pendant qu’il en est encore temps.
Elle s’appelle Laurence. Productrice de documentaires à la retraite. Tu vois le genre : quarante ans à traîner des caméras dans des pays où les hôtels n’ont plus de fenêtres, à négocier avec des colonels qui ont des lunettes de soleil à l’intérieur, à rentrer avec des rushes que personne ne voulait diffuser à vingt heures. Une femme qui a vu des choses. Et qui, maintenant, le mercredi, joue au laser game à Mériadeck.
Parfaitement. Le laser game. Avec une équipe d’adolescents qui l’appellent la Terreur. Elle hurle, elle tire dans le noir, elle se jette derrière les cloisons en contreplaqué comme si Grozny recommençait. Entre deux parties, elle imite le préfet, le menton, la voix qui inaugure, le petit geste de la main qui bénit un rond-point, et les ados se tordent de rire, ils se tiennent le ventre, ils en bavent sur leurs vestes fluo. Elle a soixante-neuf ans et elle est la personne la plus drôle de la galerie marchande.
Un mercredi, dans le noir, sa veste lumineuse s’allume en face d’une autre. Son petit-fils. Quinze ans. Le fils d’Olivier. Il la regarde, la bouche ouverte, comme on regarde sa grand-mère quand on découvre qu’elle a une vie.
Elle lui tire dessus.
Évidemment qu’elle lui tire dessus. On n’est pas là pour faire du sentiment.
Parce que voilà le problème : avec tout le monde, Laurence est drôle. Avec Olivier, jamais. Quand il était petit, il l’ennuyait. Ce n’est pas joli à dire, mais c’est exact. Les devoirs, les poésies apprises en pleurant, les questions sur les dinosaures, elle n’y arrivait pas. Alors elle partait filmer des guerres trois mois de suite, et franchement, c’était plus drôle. Dans les dîners, on lui demandait qui gardait le petit. À son cameraman, qui avait trois gosses à Pessac, personne n’a jamais demandé qui gardait les siens. Lui, c’était un baroudeur. Elle, c’était une mère indigne. Même métier, même gilet à poches, même gale attrapée dans le même camp.
Alors avec Olivier, elle a été sérieuse. Par réflexe, par culpabilité, par incompétence, choisis. Les devoirs, les infos à table, « on ne rit pas la bouche pleine ». Une fois, il avait six ans, elle a mis une perruque orange pour le faire rire. Il a pleuré de peur. Hurlé, même, comme si on lui avait servi un clown tueur au goûter. Elle a rangé la perruque. Elle ne l’a plus jamais fait. À tout le monde, depuis, elle dit : « Je n’ai jamais été drôle. » Les ados du laser game, eux, ne sont pas au courant.
Aujourd’hui, c’est samedi. Olivier passe déposer des courses, parce qu’Olivier est un bon fils, de ceux qui achètent du jambon sous vide et des yaourts nature à leur mère comme on règle une facture. Il laisse son ordinateur ouvert sur la table de la cuisine et descend chercher le pack d’eau. Sur l’écran, un message à ses amis :
« Déjeuner chez ma mère demain. Quarante-quatre ans que je ne l’ai pas vue rire. Priez pour moi. »
Laurence le lit deux fois. La deuxième fois, elle ne respire pas.
Elle repense au vendeur de la rue Sainte-Catherine, un vieux en gilet qui lui avait rendu la monnaie en la regardant par-dessus ses lunettes : « Les gens sérieux, c’est rarement qu’ils aiment plus que les autres. C’est qu’ils s’ennuient et qu’ils n’osent pas le dire. Et leurs enfants héritent de ça avant tout le reste. » Elle l’avait trouvé insolent. Il avait raison. C’est toujours les insolents qui ont raison, c’est pour ça qu’on ne les supporte pas.
Dimanche. Elle pose le coussin sur la chaise d’Olivier, sous la serviette. Olivier arrive, soulève la serviette, prend le coussin entre deux doigts comme une capote usagée trouvée dans un parc, et le pose sur le buffet.
« C’est à qui, ce truc ? »
Personne ne rit.
Laurence ne lâche pas. Quarante ans de terrain, on ne rentre pas au premier checkpoint. Elle reprend le coussin sur le buffet, le garde sous la table, et attaque l’histoire du général tchadien et de la chèvre, celle qui fait encore pleurer ses anciens cameramen au téléphone. À la chute, elle presse le coussin. Le pet est impeccable. Olivier regarde son téléphone.
Le petit-fils pose sa fourchette.
« Mercredi, au laser game, elle a fait rire toute mon équipe. Elle imite le préfet. Elle s’appelle la Terreur. »
Olivier lève les yeux. Comme si on venait de lui apprendre que sa mère avait une double vie. Ce qui est le cas.
Laurence dit : « Je suis drôle avec les enfants des autres. Avec le mien, j’ai été un procès-verbal pendant quarante ans. »
Au dessert, elle pose le coussin sur sa propre chaise et s’assoit dessus. De tout son poids. Le coussin fait son bruit, long, gras, sincère. Silence. Olivier pose sa cuillère. Le petit-fils regarde son assiette.
Laurence reste assise sur le coussin. Elle ne se relève pas. C’est peut-être la chose la plus courageuse qu’elle ait faite de sa vie, et elle a interviewé des chefs de milice.
« Quand tu étais petit, je m’ennuyais avec toi. Je partais filmer des guerres parce que c’était plus drôle que tes devoirs. »
Olivier la regarde longtemps. Quarante-quatre ans de regard.
« Moi, je m’ennuie avec lui. »
Il montre son fils.
« Le mercredi, je dis que je travaille, et je vais au cinéma tout seul. »
Il se lève, prend le coussin sous elle, le pose sur sa chaise et s’assoit dessus. Le coussin fait son bruit. Le petit-fils éclate de rire. Olivier ne rit pas.
« Tu vois. Avec toi, il rit. »
Et depuis ce jour, Olivier a ri une fois devant elle, un mercredi, au laser game de Mériadeck, où il est venu avec eux et où elle a perdu contre son petit-fils.