Tu entrouvres ta porte juste assez pour qu'on ne voie rien chez toi ?
Il était une fois une chaîne de sécurité en laiton, tirée chaque soir sur la porte d’un troisième étage à Levallois, et c’est Ingrid, cinquante-cinq ans, infirmière libérale, qui la met, pour que personne, tu m’entends, personne n’entre chez elle.
Faut que tu comprennes le décor. Levallois, c’est propre. Les poubelles ont l’air d’avoir fait des études. Les gens disent bonjour avec la bouche et te jaugent avec les yeux. Et dans cet immeuble-là, c’est elle qu’on appelle. Toujours elle. Elle fait les piqûres de la dame du quatrième, qui a des fesses de marbre et un caractère pire. Elle arrose les plantes du palier, que personne n’a jamais réclamées mais que tout le monde serait outré de voir crever. Elle rappelle les vaccins, comme une mère, comme une bonne, comme un Post-it. Dans l’escalier, entre le deuxième et le troisième, on remonte sa manche ou on baisse son col pour lui montrer un grain de beauté. Gratuit, évidemment. Le médecin du cinquième, lui, personne ne l’arrête jamais. Lui, on lui fait un petit signe de tête respectueux, parce que lui, il facture. Elle, elle est là. C’est pas pareil.
Chez elle, personne n’est entré depuis un an. Aux voisins, elle dit : « Je fais des travaux, les artisans sont en retard. » Et les voisins hochent la tête, ravis, parce qu’un artisan en retard, ça, c’est un sujet. Ça les occupe dix minutes.
Il n’y a pas d’artisans.
La seule personne à qui elle le dit, c’est un patient de quatre-vingt-onze ans, qui oublie tout d’une visite à l’autre. Le confident parfait. Un coffre-fort qui se vide tout seul. Elle lui refait son pansement et elle déballe : depuis que son mari est parti, elle a arraché la cuisine. Décollé le papier peint du salon, à la main, par lambeaux, comme on pèle un coup de soleil. Vendu le lit, celui où il ronflait trente ans de suite. Elle descend les gravats la nuit, en douce, comme une meurtrière avec un corps en morceaux. Elle dort sur un matelas par terre, entre des cartons, elle mange debout, au-dessus de l’évier qui n’est plus branché à rien.
Le vieux demande : « Et c’est joli ? »
Elle répond : « C’est horrible. Je dors comme un bébé. »
Une seule fois, elle a ouvert à sa sœur. Sa sœur, c’est le genre qui a des serviettes assorties au savon. Elle a fait trois pas, elle a porté la main à sa poitrine, et elle a dit : « Mon Dieu, Ingrid. » Comme si elle découvrait un cadavre. Le lendemain, elle lui avait pris un rendez-vous chez un psychiatre. Pas un bouquet, pas un coup de main pour les gravats : un psychiatre. Depuis, la chaîne.
Le vieux, sous son pansement tout neuf, il dit : « On vous envoie chez le psychiatre juste quand vous commencez à aller mieux. Ça fait peur aux autres, que vous ne soyez plus l’ancienne. »
Et la semaine suivante, il a oublié qu’il avait dit le truc le plus intelligent du quartier.
Maintenant, il y a une tache. Une tache brune qui s’étale au plafond de William, trente-quatre ans, le voisin du dessous. William travaille dans une start-up, tu vois le genre : il dit « process » sans rire et il boit de l’eau dans une gourde qui coûte le prix d’une paire de chaussures. Son appartement est rangé, chaque chose à sa place, les télécommandes alignées comme des petits soldats. Et au milieu de ce plafond parfait, cette auréole marron, qui vient de la salle de bains d’Ingrid. Une tache qui ressemble à un aveu.
L’assurance veut un constat. Chez elle. Avec un expert.
William sonne. Elle ouvre de la largeur de la chaîne, un œil, un bout de joue. Elle propose de tout payer elle-même : la peinture, le plafond, son plombier à elle, n’importe quoi, prends mon sang si tu veux. William dit non, avec la voix de quelqu’un qui a lu les conditions générales : « L’assurance veut voir chez vous. Sinon, rien n’est remboursé. »
Elle descend chez lui avec les papiers du constat, pour signer sur sa table si propre qu’on pourrait opérer dessus. Et c’est là que la gardienne monte le courrier. La gardienne, elle sait tout, elle a toujours tout su, elle attendait juste le bon moment, comme un chat devant une souris qui boite. Elle s’arrête dans l’entrée : « Ça fait un an que je vous vois descendre des sacs de gravats à minuit, madame Ingrid. Et votre chaîne, je l’entends glisser tous les soirs. L’expert, il faudra bien qu’il voie la fuite. »
William regarde Ingrid. Ingrid regarde ses mains, ces mains qui ont piqué la moitié de l’immeuble.
« Je suis l’infirmière de tout l’immeuble et chez moi c’est un squat. Je soigne vos grains de beauté pour que personne ne regarde chez moi. »
Pour l’expert, elle se donne du mal. Elle tend des draps blancs sur les cartons du couloir, un chemin propre jusqu’à la salle de bains, comme dans un bloc opératoire. Elle décroche la chaîne. Le laiton fait son petit bruit de chaîne qu’on enlève, et c’est le bruit le plus obscène qu’elle ait entendu depuis longtemps.
L’expert entre. William entre derrière, évidemment, parce qu’un type qui aligne ses télécommandes ne laisse pas passer une occasion de regarder chez les autres. Il se prend les pieds dans un drap. Le drap tombe. Puis le suivant. Et voilà tout, à poil : les cartons, le matelas par terre, les murs écorchés, la cuisine arrachée, les tuyaux qui sortent du mur comme des os.
L’expert photographie la fuite, signe, s’en va. Il a vu pire. Les experts ont toujours vu pire.
William, lui, reste planté au milieu du salon.
Ingrid dit : « Je veux pas que ça redevienne rangé. Je dors bien ici. Pour la première fois depuis trente ans. »
Et William, ce petit con de William avec sa gourde, il s’assoit sur un carton. Le carton s’affaisse un peu. Il ne se relève pas.
« Chez moi, tout est rangé parce que je n’ose rien toucher. Les coussins, c’est mon ex. Les plantes, c’est mon ex. Elle a choisi chaque chose et elle est partie avec un autre. Je vis dans l’appartement d’une autre. Vous, au moins, vous avez tout cassé. »
Et depuis ce jour, c’est chez elle, porte ouverte, assis sur les cartons, que les voisins viennent se faire faire leurs piqûres.