Tu laisses une voix allumée en partant, pour qu'on te parle quand tu rentres ?
Il était une fois un plaid en cachemire gris, acheté le matin même pour le prix d’une semaine de loyer, plié bien droit sur la banquette d’un taxi à côté d’une cage de transport vide. À l’autre bout de la banquette, il y a Delphine, quarante-six ans, éditrice dans une maison du 9e, qui va au refuge chercher un chat pour qu’il vienne dormir sur ses genoux dès ce soir.
Faut que tu saches un truc sur Delphine. Chaque matin, avant de partir, elle allume la radio du salon et la lampe de l’entrée. Pas pour les cambrioleurs, les cambrioleurs s’en foutent. Elle le fait pour fermer la porte sur un appartement où quelqu’un parle. Le soir, elle rentre, et la radio est là, à causer météo et prix du gazole, le seul type de Paris qui l’attende sans jamais se plaindre qu’elle rentre tard.
Au bureau, elle dit qu’elle est débordée de dîners. Les stagiaires la croient, les commerciaux font semblant. Personne ne l’appelle le soir. Une fois, elle a tenté l’expérience : un mois sans appeler personne, pour voir qui appellerait. Personne. Pas une copine de fac, pas un ex, pas même sa banque. Le trente et unième jour, elle a craqué, elle a appelé tout le monde, et tout le monde a dit « ah ben justement, je pensais à toi ». C’est le cliché le plus usé de la langue française, et elle est éditrice, elle les reconnaît de loin.
Seul Hervé appelle. Soixante-huit ans, son auteur, trois fois par jour, pour une virgule de son roman. Une virgule, trois fois par jour. Tu imagines la taille de la virgule.
Le chat, elle l’a choisi sur le site du refuge. Un gros gris de sept ans. Sur la photo, il regardait l’objectif, droit, comme un mec qui n’a rien à prouver à personne. Elle l’a réservé il y a trois semaines et elle n’est pas venue. Elle avait des dîners, tu comprends. Le refuge a appelé : si elle ne vient pas le chercher aujourd’hui, il part à une famille. *Une famille.* Ils ont dit ça comme on te dit que ta place est déjà prise.
Au refuge, la bénévole est une femme de son âge en gilet polaire. Le gilet polaire, c’est l’uniforme des gens qui ont renoncé à plaire et qui en ont fait une morale. Elle explique, très calme, qu’aux personnes seules qui travaillent on donne les adultes, et que les chatons, c’est pour les familles. Elle dit « personnes seules » avec le ton qu’on prend pour dire « maladie chronique ».
Delphine sort le plaid, enveloppe le chat dedans comme un nouveau-né de luxe et le serre contre elle. Le chat la griffe au poignet, net, trois traits rouges, et saute par terre. La bénévole le rattrape d’une main, l’air de celle qui avait parié dessus :
« Vous, vous vous accrochez à tout ce qui bouge. Ça se voit à la façon dont vous le tenez. Les chats, ça le sent tout de suite. »
Merci, madame Polaire. La psychanalyse est offerte avec les frais d’adoption.
Chez elle, la radio parle. Delphine pose le plaid sur le canapé et ouvre la cage. Elle aligne les croquettes au saumon, la souris à plumes, la balle à grelot, comme une table de mariage dont on ne connaît pas le marié. Elle l’appelle d’une petite voix qu’elle ne se connaissait pas, une voix de dame de crèche, aiguë et suppliante, qu’elle espère ne plus jamais entendre sortir de sa propre bouche. Le chat traverse le salon sans la regarder, pas un coup d’œil, rien, et file sous la baignoire.
Le téléphone sonne. Hervé, pour la virgule. Elle lui dit que le chat se cache.
« Ce qui s’accroche, ce n’est pas de l’amour, c’est de la faim. Un chat, un homme, un ami, tout ce qui est vivant sent la faim de loin, et ça se sauve. »
Il balance ça comme ça, Hervé, entre deux virgules, avec l’aplomb des hommes qui ont toujours eu quelqu’un pour leur faire à dîner.
Alors elle s’allonge par terre dans la salle de bains, le plaid en cachemire sous elle, sur le carrelage, oui, le cachemire. Elle ouvre une boîte de thon devant la baignoire. Elle passe la soirée là, la joue contre le carrelage froid, à l’appeler. Sous la baignoire, le chat crache. C’est la conversation la plus longue qu’elle ait eue depuis des semaines.
Le téléphone sonne. Hervé, encore. Elle lui dit de passer prendre ses épreuves, tout de suite.
Hervé arrive. Il s’assoit dans le fauteuil du salon, les épreuves sur les genoux, et il ne fait rien. Il ne lit pas, il ne parle pas de la virgule, il reste assis, les mains à plat sur le papier, comme un vieux qui attend son bus. Delphine est debout, le plaid dans les mains, encore froissé et qui sent le thon.
« Je l’ai pris pour que quelqu’un m’attende quand je rentre. Même lui, il ne veut pas de moi. »
Et là, le chat sort de la salle de bains. Il traverse le salon, monte sur les genoux d’Hervé et s’y couche. Sur les épreuves. Sur la virgule, probablement. Hervé ne bouge pas.
« Je ne vous appelle pas pour les virgules. Je vous appelle trois fois par jour parce que je n’ai personne d’autre à appeler. Lui, il est venu parce que je ne lui demandais rien. Avec les gens, je n’ai jamais su faire ça. »
Et depuis ce jour, le chat dort dans le fauteuil où Hervé s’était assis, sur le plaid en cachemire, à deux mètres d’elle, jamais plus près.