Tout le monde te trouve calme, et tu casses des choses en cachette ?

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Il était une fois une pile d’assiettes blanches à trois euros, au fond d’une cave d’un immeuble du 15e, à côté d’un feutre noir, et Audrey, quarante-sept ans, directrice marketing dans une grande marque de cosmétiques, qui veut en casser une devant son mari, au lieu de toute seule, comme d’habitude, comme une conne.

Parce qu’il faut que tu saches un truc sur Audrey : elle est calme. Pas calme comme un lac, calme comme un couvercle. Vingt ans de mariage avec Arnaud, cinquante ans, ingénieur, un homme doux, de cette douceur qui ne coûte rien à ceux qui l’ont, et pas une dispute. Pas une. Au bureau, on l’appelle « la Suisse ». C’est censé être gentil. Le seul jour où elle a haussé la voix en comité de direction, le patron a dit : « On se calme, Audrey. » Le collègue qui gueule chaque semaine, lui, on dit qu’il a du caractère. Tu connais la chanson, tu la chantes peut-être toi-même sans t’en rendre compte : chez lui c’est du tempérament, chez elle c’est les hormones.

Ce matin, une mammographie trouve une tache. On lui fait une biopsie dans la foulée, efficace, propre, et on lui dit : résultat à dix-huit heures. Voilà. Rentrez chez vous, vivez votre vie, on vous dira ce soir si elle continue.

Dans la salle d’attente, il y a un vieux monsieur avec son journal. Et Audrey, qui ne dit rien à personne depuis dix ans, se met à parler à ce type qu’elle ne reverra jamais, parce que c’est toujours plus facile de se déshabiller devant un inconnu. « Depuis dix ans, je casse une assiette chaque dimanche, dans ma cave. J’écris dessus au feutre pourquoi, avant. Mon mari croit que je trie la vaisselle de ma mère. »

Le vieux replie son journal. « Une femme qu’on admire pour son calme, elle n’est pas sage, elle est dressée. Et chaque compliment sur sa douceur lui serre un peu plus la laisse. »

Puis il retourne à son journal. Comme ça. Le mec lâche une bombe et reprend les cours de la Bourse.

Sur les assiettes, il y a écrit « le lave-vaisselle », « ta mère », « mon prénom oublié devant tes amis », et sur la moitié, juste « Arnaud ». Pas besoin de développer. À trente ans, une fois, elle a balancé un verre contre le mur de la cuisine devant lui. Il l’a regardée comme une malade. Elle s’est excusée toute une semaine. Une semaine pour un verre. Depuis, elle n’a plus jamais rien jeté devant personne. Elle a appris. Elle est bonne élève, Audrey, c’est son drame.

Alors en rentrant, elle appelle Arnaud, elle lui dit viens déjeuner. Elle descend à la cave, elle remonte une assiette, celle avec son nom à lui, et elle la tient à la main dans la cuisine, comme une grenade.

Il arrive, téléphone à l’oreille, toujours en réunion même quand il est là, il l’embrasse sur le front, le front, tu vois, l’endroit où on embrasse les enfants et les morts, et il dit : « Tu es la femme la plus calme du monde, je ne sais pas comment tu fais. » Et il repart.

Elle range l’assiette dans le lave-vaisselle. Évidemment.

Puis elle la ressort, la fourre dans son sac, et elle va à Issy, dans son grand plateau d’ingénieurs, open space, plantes vertes, mecs en polaire sans manches. Il la présente à son équipe : « Ma femme, la plus zen de Paris. » Il est fier. Il la montre comme un bonsaï.

Elle sort l’assiette et elle dit, devant ses six collègues : « Les femmes qu’on dit zen, elles cassent la vaisselle chez elles, toutes seules, le dimanche. »

Un collègue rit. Arnaud dit : « Elle a beaucoup d’humour. » Et une collègue, une femme, oui, une femme, pose son croissant sur l’assiette. Tu as une phrase qui te coûte dix ans, et quelqu’un s’en sert comme d’une soucoupe.

Audrey repart avec l’assiette dans son sac. Et les miettes.

À dix-huit heures, au centre de radiologie, Arnaud est venu. Il faut lui reconnaître ça, il est venu. Dans la salle d’attente, elle sort l’assiette et la tient au-dessus du carrelage. Arnaud la regarde. Il voit le feutre. Il lit : « Arnaud. »

La secrétaire appelle : « Madame Audrey… » Et elle range l’assiette. Encore. Parce qu’on ne fait pas de scène devant une secrétaire, n’est-ce pas, on a été bien élevée.

Dans le couloir, avant d’entrer, elle lui dit enfin : « Depuis dix ans, je casse une assiette chaque dimanche à la cave. Il y a ton nom sur la moitié. »

Le médecin les fait entrer. Ce n’est rien. Un kyste. Toute cette journée pour un kyste. La vie a de l’humour, elle aussi, et elle est moins drôle que les collègues d’Issy.

En sortant, dans le couloir, Audrey reprend l’assiette et la lâche par terre, devant lui. Elle se casse en trois. Pas en mille, en trois. Même ça, c’est sobre.

Arnaud regarde les morceaux et dit : « Je sais. Je descends les ramasser le lundi. Et ce matin, pendant ta biopsie, je suis descendu en casser une, moi aussi, avec ton nom dessus, parce que tu ne m’as jamais engueulé une seule fois en vingt ans. »

Et depuis ce jour, à la cave, il y a deux feutres.

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