Tu as déjà envoyé sous ton nom des mots qui n'étaient pas de toi ?

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Il était une fois, au septième étage d’une tour de verre du quartier Mériadeck, à Bordeaux, là où le soir il ne reste qu’une lampe allumée et que c’est toujours la même, une femme de soixante et un ans, Anne, juriste d’entreprise, qui envoie une note à sa cheffe et attend qu’elle lui réponde enfin : « Là, on vous reconnaît. »

Tu peux toujours attendre, Anne. Ça fait trente-cinq ans que tu attends.

Trente-cinq ans qu’elle écrit les notes du service. Toutes. Les litiges, les contrats, les clauses que personne ne lit jusqu’au jour où tout le monde en a besoin. Au comité de direction, elle n’est jamais invitée. C’est Bérénice qui y va. Bérénice, trente-huit ans, l’âge de sa fille, le genre de femme qui n’a jamais attendu une réponse de sa vie. Elle lit les notes d’Anne à voix haute, et autour de la table, des types en chemise hochent la tête comme si c’était elle qui avait accouché de tout ça. En trente-cinq ans, personne n’a jamais dit à Anne : cette phrase-là, c’est la tienne. Il y a vingt ans, elle en avait glissé une drôle, une seule, petite, discrète. Son chef de l’époque l’avait barrée en rouge : « Pas de ça ici. » Le rouge, ces gens-là le gardent pour la vie, quand elle dépasse.

En ce moment, tout le monde parle de l’IA. À la radio, dans les dîners, à la machine à café. Sept salariés sur dix s’en servent pour bosser, souvent sans le dire à leur patron. Anne, elle, le dit à qui veut l’entendre : elle n’y touchera jamais. C’est sa dignité. On ne lui a pas laissé grand-chose d’autre, alors elle la garde.

Ce soir-là, Bérénice passe à son bureau, déjà en manteau, déjà partie dans sa tête.

« La note sur le litige des fournisseurs, pour le comité demain matin. Je sais que c’est tard. Vous êtes la seule à qui je peux demander ça. »

Traduction : vous êtes la seule qui n’a rien de mieux à faire. Anne ne peut pas dire non. On ne lui a jamais appris. Les femmes de sa génération, on leur a appris à dire « bien sûr » avec le sourire et à pleurer dans la voiture.

Alors elle ouvre l’IA. Elle tape trois lignes. Quarante secondes. La note sort.

Et là, tu vois, c’est le choc. La note a ses mots à elle. « Levier. » « Dans une logique de. » « Il convient de. » La machine a avalé des montagnes de notes juridiques, dont sans doute des tonnes de clones de celles d’Anne, et elle les lui recrache proprement, sans une miette. Anne relit deux fois. Elle ne change rien. Elle l’envoie sous son nom. C’est la première fois. Elle ne le dit à personne, même pas à Bérénice. Et elle n’ose pas se dire, même tout bas, même à elle-même, qu’elle n’aurait pas fait mieux.

L’agent de sécurité fait sa ronde, passe derrière elle, jette un œil à l’écran.

« Vous, madame, trente ans que vous partez la dernière, et je ne vous ai jamais vue rire. »

Lui, au moins, il la regarde.

Bérénice répond en un mot : « Parfait. »

Anne attend un deuxième message. Elle fixe l’écran comme une gamine fixe son téléphone après un premier baiser. Il ne vient pas. Son mari l’appelle, il l’attend pour dîner. Elle lui lit le « Parfait ».

« Trente-cinq ans que tu travailles pour un salaire et un "parfait". Tu rentres ? »

Elle ne rentre pas. Elle imprime la note, traverse le couloir et va jusqu’au bureau de Bérénice, qui n’est toujours pas partie, parce que partir, chez ces gens-là, c’est une performance qui prend du temps. Anne pose le doigt sur la phrase des pénalités.

« Celle-là, c’est tout moi. »

Bérénice lit ses messages sur son téléphone. Elle ne lève pas les yeux.

« C’est très propre, Anne. Comme toujours. »

Propre. Trente-cinq ans de carrière, et le compliment, c’est celui qu’on fait à une cuisine.

Anne retourne à sa place. Elle rouvre la note et ajoute, tout à la fin, une phrase à elle. Une phrase drôle, sur les fournisseurs qui livrent leurs excuses plus vite que leurs palettes. Elle renvoie.

Le téléphone sonne aussitôt. Pour ça, Bérénice est rapide.

« La dernière phrase, je l’enlève. Elle fait tache. »

Évidemment. La seule chose vivante du document, c’est la tache.

Bérénice éteint son ordinateur, remet son manteau et s’arrête devant le bureau d’Anne, avec cet air qu’ont les cheffes quand elles s’apprêtent à vous confier un truc, comme une faveur.

« Vous savez ce qui m’agace ? Les jeunes qui font écrire leurs notes par l’IA et les envoient sous leur nom sans rien dire. On les reconnaît tout de suite : des leviers, des "dans une logique de", personne dedans. Vous, au moins, Anne, c’est vous. »

Anne regarde la note sur son écran. Elle pense à la phrase barrée en rouge il y a vingt ans, au « Parfait », au « propre », à l’agent de sécurité qui ne l’a jamais vue rire. Puis elle dit :

« Non. Cette note, c’est l’IA. Et les leviers, c’est moi, depuis trente-cinq ans. »

Et depuis ce jour, Anne fait écrire toutes ses notes par l’IA et ajoute à la fin une phrase à elle, que Bérénice enlève à chaque fois.

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