Tu regardes en douce, le soir, ce que regarde ton ado, et tu ris ?
Il était une fois, et tu vas voir que ça commence comme une pub pour du diesel, une femme qui coupe le moteur devant une boulangerie de la rue Solférino, à Lille. Elle s’appelle Karine, elle a quarante-sept ans, elle est styliste, et elle regarde son fils de seize ans, Yanis, ses écouteurs vissés dans le crâne comme des bouchons sur une bouteille de mauvais rosé. Elle attend. Elle attend qu’il lui dise, comme quand il avait dix ans et les dents de devant en vrac : « Toi, maman, t’es pas comme les autres. »
Il ne le dit pas. Il mâche du vide.
Faut que je te pose le décor. En ce moment, tout le monde parle des masculinistes. Le Sénat a fait un rapport, avec des sénateurs qui découvrent internet comme on découvre une mycose. La radio en parle le matin, entre la météo et les bouchons. Et une étude dit qu’un garçon tombe sur leurs vidéos en vingt-trois minutes. Vingt-trois minutes, tu te rends compte, c’est moins long que de trouver une place à Wazemmes un dimanche. Yanis, lui, ne tombe pas dessus : il y va. Tous les soirs. Avec ses grands types torse nu qui expliquent la vie depuis une location Airbnb à Dubaï, entre deux ventes de formation à quatre cents balles.
En classe, il a dit qu’une prof parlait « comme une femme qui a besoin d’un homme ». La prof, je la vois d’ici, avec son agrégation et son gilet, qui a dû avaler sa craie. Résultat : le proviseur les attend tous les deux à huit heures. On ne déplace pas ce rendez-vous. Un proviseur, c’est comme un dentiste : ça te fait payer l’horaire même quand c’est lui qui t’arrache la dent.
Donc la boulangerie. La boulangère emballe deux croissants, avec cette lenteur de femme qui a vu passer tout Lille et qui ne pense rien de personne, ou alors du mal. Et là, Karine lui dit ce qu’elle ne dit à personne. Pourquoi à la boulangère ? Parce qu’on se confesse toujours à ceux qui ont les mains dans la farine, c’est comme ça.
Elle lui dit que depuis deux ans, le soir, enfermée dans sa salle de bains, elle regarde sur son téléphone les vidéos masculinistes que regarde Yanis. Le son bas. Et qu’elle rit. Elle rit, tu m’entends, assise sur le couvercle des chiottes, entre le lisseur et le Cicalfate. À sa sœur, celle qui fait du yoga et poste des couchers de soleil, au groupe des parents, ce WhatsApp de l’enfer où des mères échangent des articles qu’elles n’ont pas lus, à son mari, elle dit qu’elle leur fait la guerre et qu’elle confisque le téléphone de son fils. Puis elle ajoute : « Moi, j’habille des femmes toute la journée pour qu’elles plaisent, et je les trouve toutes ridicules. »
La boulangère rend la monnaie. C’est tout. Une pièce de vingt centimes, c’est son avis.
Ce que Karine n’ose pas se dire, c’est que ce que les vidéos disent des femmes, elle se le dit chaque matin devant sa glace. Le cou qui lâche. Le ventre qui proteste. La date de péremption qui clignote. Les mecs de Dubaï n’ont rien inventé, ils ont juste mis une ring light sur ce que les miroirs racontent aux femmes depuis toujours. Et au printemps, quand la petite amie de Yanis l’a quitté, une gamine avec des ongles en amande et un cœur en polystyrène, Karine a acheté un fraisier pour deux et l’a mangé avec lui devant un match. Contente. Le fraisier entier. Je te jure qu’elle a léché la crème sur le carton.
Dans la voiture, elle lui dit que devant le proviseur, elle sera de son côté, quoi qu’il arrive. Yanis enlève un écouteur. Un seul, faut pas déconner avec l’effort : « T’inquiète, papa m’a déjà fait la morale. » Il le remet. Papa. Papa qui fait la morale comme on sort les poubelles, une fois et en râlant, et qui a droit à une médaille.
Au feu rouge, elle lui répète en riant une phrase d’une de ses vidéos, pour qu’il voie qu’elle le comprend. Elle la sort bien, avec l’accent, le petit mouvement de menton. Yanis la regarde : « Maman, c’est trop gênant quand c’est toi qui la dis. » Évidemment. Les vidéos qui disent que les femmes sont nulles, c’est moins drôle quand c’est une femme qui fait la vanne. Ça casse l’ambiance du vestiaire.
Le téléphone vibre. Son mari lui écrit : « Tu me raconteras ce que dit le proviseur. C’est moi qui lui parlerai, ce soir. » Lui, il ne vient pas. Lui, il a une réunion. Lui, il parlera ce soir, avec la voix grave du patriarche du lotissement, pendant qu’elle aura fait le trajet, le rendez-vous, et les croissants.
Sur le parking du lycée, elle propose à Yanis de lui rendre son téléphone ce soir, sans le dire à son père. Yanis ouvre la portière : « C’est pas toi qui décides, c’est papa. » Et il sort, avec ses grandes jambes et son jean qu’elle lui a ourlé.
Devant le bureau du proviseur, Karine va aux toilettes. Des toilettes de lycée, l’odeur de javel et de désespoir adolescent. En revenant, elle entend Yanis au téléphone dans le couloir, dos à elle. Il ne sait pas qu’elle écoute : « Ma mère ? Elle va faire la choquée devant le proviseur. Mais elle est pas comme les autres, ma mère : c’est elle qui rit le plus fort, le soir, dans la salle de bains. Elle croit que j’entends pas. »
Voilà. Il l’a dit, sa phrase. Pas à elle. À un copain, dans un couloir qui sent le radiateur.
Le proviseur ouvre la porte, cravate de travers et tête d’homme qui a lu le rapport du Sénat en diagonale. Karine entre la première, s’assoit et dit : « Avant de commencer : c’est moi qui ris le plus fort. Mon fils a de qui tenir. »
Et depuis ce jour, Karine rit dans le salon, plus dans la salle de bains, et Yanis ne lui a plus jamais dit qu’elle n’était pas comme les autres.