Toi aussi, tu t'enfermes pour pleurer, puis tu ressors avec le sourire ?
Il était une fois, à la minute précise où la notaire lui tend le stylo, dans une étude de la rue Aristide-Briand, à Levallois, une directrice financière de cinquante ans, Delphine, qui signe seule pour un trois-pièces et qui a déjà décidé de sabrer le champagne le soir même, dans l’appartement vide, devant ses copines, pour leur prouver qu’elle est heureuse, comme on prouve un bilan.
Tu la vois, Delphine. Tailleur qui tombe bien, brushing qui tient sous la pluie, montre qu’elle s’est offerte toute seule. Elle bosse pour un groupe de cosmétiques, ces gens qui te vendent quarante euros un pot de crème pour te convaincre que vieillir est une faute de goût. Elle, elle ne vend rien : elle compte. Elle dirige les comptes de deux mille personnes. Deux mille salaires, deux mille mutuelles, deux mille notes de frais de cadres qui se font rembourser des taxis pour aller au Bon Marché.
Il y a six mois, c’est elle qui a demandé le divorce. Vingt-six ans de mariage. Elle s’est levée un matin et elle a dit « c’est fini », et le mari, cinquante-cinq ans, est resté dans la maison du Vésinet, avec le jardin, la haie, le barbecue et sa tête de type à qui on a enlevé la télécommande. Romane, leur fille, vingt-quatre ans, interne en pédiatrie, fait la navette entre les deux, entre deux gardes, avec ses cernes et son sac à dos.
Et à tout le monde, Delphine dit la même phrase. Au bureau, aux copines, à Romane, à la boulangère s’il le faut : « Je revis. J’aurais dû partir il y a dix ans. » Elle la dit bien, d’ailleurs. Avec le menton. Une phrase de femme libre, une phrase de magazine, une phrase qui tient debout toute seule.
Sauf que chaque soir, avant de rentrer, Delphine monte au douzième étage, s’enferme dans les toilettes, pleure comme une gamine, se repoudre et ressort en souriant. Sauf qu’elle dort encore dans le pull de son mari, embarqué sans rien dire, comme on vole un doudou. Sauf qu’un soir elle a appelé le fixe de la maison, juste pour entendre sa voix sur le répondeur, et qu’elle a raccroché avant le bip. Vingt-six ans de mariage, et la seule chose qu’elle n’arrive pas à lâcher, c’est une annonce enregistrée.
À la banque, pour le prêt, le conseiller, un garçon qui n’a sûrement jamais rempli un tableau Excel de sa vie sans tuto YouTube, lui a demandé si son mari signait aussi. Elle a souri. Elle a eu envie de lui faire bouffer son stylo publicitaire. Elle a juste dit non.
Alors aujourd’hui, à l’étude, elle signe. Seule. La notaire lui remet les clés, et Delphine sort de son sac, avec les clés, la bouteille de champagne que son équipe lui a offerte, avec la petite carte : « Bravo pour ta nouvelle vie ! » Point d’exclamation compris. Elle propose de l’ouvrir tout de suite, là, sur le bureau en verre. La notaire refuse : pas à l’étude. Évidemment. La notaire a la tête de quelqu’un qui n’a jamais rien ouvert sur un coup de tête, même pas une fenêtre.
Et l’agente immobilière, soixante ans, carré blond, foulard Hermès probablement acheté sur Vinted, range son dossier et lâche, sans même lever les yeux : « Les divorcées de cinquante ans, c’est mes meilleures clientes. Elles prennent toujours une pièce de trop, pour montrer qu’elles n’ont besoin de personne. » Tu as envie de la gifler. Moi aussi. Le pire, c’est qu’elle a raison, et qu’elle le sait, et qu’elle touche sa commission dessus.
Delphine envoie un message à ses cinq amies : « Champagne ce soir chez moi ! » Deux viennent. Les trois autres ont un truc, un dîner, une migraine, un mari. L’électricité n’est pas branchée, le frigo ne marche pas, le champagne est tiède. Elles le boivent dans des gobelets en carton, assises par terre, à la lumière des téléphones, comme trois ados qui ont fugué dans un parking. Delphine rit plus fort que les autres. Beaucoup plus fort. Le genre de rire qu’on entend de l’immeuble d’en face.
Et puis une des copines, celle qui a toujours eu un avis sur tout et une vie sentimentale en friche, voit sur le matelas posé par terre le pull du mari. Elle le pointe avec son gobelet. « Tu l’as quitté, d’accord. Mais tu dors dans son pull. Partir, ce n’est pas encore être libre, ma chérie. » Ma chérie. Toujours ce « ma chérie » qu’on te colle quand on va te planter. Elles partent tôt.
Le dimanche, Romane débarque avec un carton de vaisselle de la maison du Vésinet. C’est le père qui l’a préparé, bien scotché, bien étiqueté, parce qu’il est comme ça, le mari, il ne sait pas dire les choses mais il sait emballer des assiettes. Delphine ouvre une deuxième bouteille, remplit deux verres, lève le sien : « À ma nouvelle vie ! »
Romane ne lève pas le sien. Elle fouille dans le carton, sort deux tasses, celles du petit déjeuner de ses parents, vingt-six ans de cafés pris en face l’un de l’autre, et les pose sur le plan de travail, côte à côte, comme deux témoins à charge.
Delphine crie : « Je n’ai jamais été aussi heureuse de ma vie ! »
Romane la regarde avec ses yeux d’interne qui a vu pleurer des parents toute la semaine et qui reconnaît les symptômes : « Maman, arrête. Tout le monde sait que tu pleures tous les soirs dans les toilettes de ton bureau. Tes amies, ton équipe. Même papa. »
Et depuis ce jour, Delphine pleure dans son salon, chez elle, dans ses trois pièces dont une de trop, et plus jamais dans les toilettes du douzième.