Tu as déjà levé la main devant sa porte, puis redescendu l'escalier sans frapper ?

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Il était une fois, un soir de terrasse place aux Oignons, dans le Vieux-Lille, une femme de soixante-quatre ans qui attend son troisième inconnu du mois, les genoux serrés, le rouge à lèvres refait deux fois. C’est Danièle, prof de lettres en collège à la retraite, trente-cinq ans de troisièmes qui ricanent au fond de la classe, et ce qu’elle veut ce soir, je te le dis cash : qu’en sortant du café il lui prenne la main et l’emmène chez lui. Pas pour parler de Maupassant.

Pour comprendre, il faut reculer de cinq ans. Devant les boîtes aux lettres, entre les prospectus de pizzas et les relevés EDF, Xavier, le voisin du troisième, veuf, soixante-six ans, accordeur de pianos, lui propose un café. Un café, hein. Pas une partouze. Et Danièle, qui a passé sa vie à corriger les fautes des autres, lui sort : « Avec vous ? Jamais de la vie. »

Voilà. Depuis, c’est bonjour dans l’escalier, et encore, quand il fait beau.

Sauf que chaque soir, Xavier joue du piano au-dessus de chez elle. Et chaque soir, Danièle reste allongée dans le noir, les yeux au plafond, à l’écouter jusqu’au dernier accord, comme une ado qui guette les pas d’un garçon dans le couloir. Une nuit, elle monte en peignoir jusqu’à sa porte. Elle reste plantée là, le cœur qui cogne, la main levée. Elle redescend sans frapper. Tu imagines ? Une agrégée de la trouille.

Au club de lecture, entre deux tasses de thé et un Annie Ernaux, elle annonce à ses copines : « Moi, je n’ai besoin de personne. » La plus vieille, quatre-vingts ans, des lunettes au bout du nez, ne lève même pas les yeux de son bouquin : « Ton "je n’ai besoin de personne", c’est pas de la fierté, ma belle. C’est la trouille. Et la trouille, ça cherche toujours très loin, comme ça on ne trouve jamais. » Mémé a lu plus de livres que tout le jury Goncourt, et elle a vu juste.

Et puis un dimanche, sans prévenir, l’ex-mari sonne. Il a ramené avec lui sa nouvelle femme, quarante ans, le brushing d’une présentatrice météo et le cerveau assorti. Ils déposent trois cartons du grenier, comme on dépose des encombrants. La nouvelle femme fait un petit tour du salon, sourit et lâche : « Il a un charme de vieille dame, votre appartement. » Elle dit ça gentiment, en plus. C’est le pire, les gens qui sont méchants gentiment.

Le soir même, Danièle s’inscrit sur l’application. Elle met cinquante-neuf ans. Ne la juge pas. Les hommes de soixante-cinq ans, sur ces trucs, ils cherchent des femmes de quarante-cinq à cinquante-cinq. Des types qui ont la prostate qui siffle et qui veulent une infirmière avec une gueule de mannequin. Alors elle triche de cinq ans, et franchement, à côté d’eux, c’est une sainte.

Premier rendez-vous, au même café. Un dentiste à la retraite. Il passe la soirée le nez sur son téléphone, à faire défiler d’autres femmes pendant qu’elle lui parle, et à la fin il sort sa calculette mentale et paie sa part au centime. Au centime. Un homme qui a passé quarante ans les doigts dans la bouche des gens, et il n’est pas foutu de payer un Perrier. La patronne la regarde partir seule. Dans l’escalier, Danièle croise Xavier qui monte avec sa baguette sous le bras. « Bonsoir. » « Bonsoir. » Pas un mot de plus. Deux adultes. Cent trente ans à eux deux. Pathétique.

Deuxième rendez-vous. Un ancien banquier. Il arrive, la détaille de haut en bas comme une ligne de crédit douteuse, et lui balance : « Cinquante-neuf ans ? Vous vous êtes mis une bonne note, madame la professeure. » Il finit son demi, il se lève, il s’en va. Le genre de type qui a dû refuser des prêts à des veuves toute sa carrière et qui en a joui. Ce soir-là, au-dessus, Xavier joue la même chanson trois fois de suite. Trois fois. Toi et moi, on sait ce que ça veut dire, un homme qui joue la même chanson trois fois. Danièle, elle, fait semblant de dormir.

Et nous voilà au troisième. Place aux Oignons, la terrasse, les pavés, le rouge à lèvres. Un homme pousse la chaise en face d’elle, un œillet à la boutonnière comme convenu. Elle lève les yeux. C’est Xavier.

Xavier, qui a mis soixante et un ans sur son profil. Il s’est rajeuni de cinq ans, lui aussi, le salaud. Ils se sont menti exactement pareil. Si c’est pas un signe, je ne sais pas ce qu’il te faut.

Danièle attrape son sac pour partir. Évidemment. La fierté, la trouille, le peignoir, tout le cirque.

C’est là que la patronne du café, qui les sert tous les deux depuis vingt ans, qui connaît le sucre de l’un et le citron de l’autre, s’approche et pose deux cafés sur la table. Personne n’a rien commandé.

« Enfin. Tout le quartier sait que vous vous plaisez depuis cinq ans. Il vous a fallu un téléphone pour vous retrouver à trois mètres de chez vous. »

Danièle reste une seconde le sac à la main. Puis elle le repose. Elle se rassoit. Elle regarde Xavier droit dans les yeux, avec sa voix de prof qui ramène le calme en classe :

« Bon. Alors, ce café. »

Et depuis ce jour, l’application est effacée de son téléphone, et le soir, le piano s’entend du deuxième étage, chez elle.

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