Tu répètes devant tout le monde des phrases qu'on t'a dictées la veille ?
Il était une fois, rue des Martyrs, dans le 9e, à Paris, un mari qui tend à sa femme le compromis de vente de leur agence de décoration en lui disant : « Toi, ils t’écoutent », et Karine, cinquante-neuf ans, décoratrice, ouvre son carnet pour écrire l’annonce qu’elle fera lundi à son équipe : l’agence est vendue à un grand groupe, et c’est elle qui l’a décidé.
Tu notes le « toi, ils t’écoutent ». Tu le notes bien. C’est le compliment qu’on fait au micro quand on veut parler dedans sans qu’on voie sa bouche.
Le mari, c’est Gérard. Soixante-trois ans, gérant, chemise repassée par quelqu’un d’autre, le genre d’homme qui dit « on » quand ça rapporte et « ta mère » quand le gamin a de mauvaises notes. Ils ont fondé l’agence ensemble il y a trente ans. À vingt-sept ans, quand il lui a proposé de s’associer, Karine a répondu : « Décide, toi, moi je dessine. » Elle croyait négocier un territoire. Lui a entendu un blanc-seing à vie, valable pour les clients, les prix, les vacances, l’appartement, et maintenant la vente.
Et elle, à l’équipe, aux clients, aux copines du dîner du jeudi, elle répète : « Chez nous, on décide tout à deux. » Elle le dit avec le sourire des femmes qui ont tellement bien rangé leur colère qu’elles ne savent plus dans quel placard elle est. Les clients demandent les prix à Gérard et les couleurs à Karine. Sur le compromis, son nom à elle est écrit sous celui de Gérard, comme une note de bas de page qui aurait tout écrit.
Parce que c’est elle qui a tout fait, hein. Les murs vert sauge que tout Paris a copiés, c’est elle. Les cuisines que les magazines photographient, c’est elle. Lui, il a fait des tableaux Excel et des déjeuners.
Une fois, une seule, elle a signé seule le devis d’un client. Le lendemain, Gérard l’a refait, avec son prix à lui. Elle n’a rien dit. Elle a juste continué un petit rituel qu’elle a depuis des années : dans son carnet, elle dessine une petite enseigne à son seul nom, avec la typo, l’auvent, la couleur de la devanture. Elle la soigne, et puis elle déchire la page. Chaque année. Tu vois le niveau. Ce n’est pas de la soumission, c’est de la haute couture.
Le dimanche, Gérard lui dicte le discours dans leur salon, phrase par phrase, en marchant, comme un général qui annonce une retraite en la faisant passer pour une victoire. Elle répète. Il corrige l’intonation. La fenêtre est ouverte, parce qu’il fait doux, et parce que Gérard aime qu’on entende chez lui comme on entend à l’Assemblée. La cheffe de projet, trente-deux ans, passe déposer des échantillons et les voit. Elle repart sans sonner. Elle n’a pas besoin de sonner, elle a tout compris.
Au déjeuner, le petit-fils, quinze ans, l’âge où l’on n’a encore aucune raison de mentir, regarde sa grand-mère recopier le discours à côté de son assiette. Il dit : « Mamie, t’es pas l’associée de papi. T’es sa traductrice. » Gérard rit. Il trouve ça mignon. Les hommes comme Gérard trouvent toujours mignonne la vérité quand elle sort de la bouche d’un enfant ; c’est leur façon de la renvoyer à la table des petits.
Lundi, à l’agence. Karine se tient debout, carnet fermé, parce qu’elle le connaît par cœur. « J’ai décidé de vendre l’agence. »
La cheffe de projet, qui a des baskets blanches et zéro patience pour le théâtre des autres, répond : « Non. Je ne vous crois pas. »
Et là, comme si le ciel avait le sens du timing, le téléphone sonne. C’est l’acheteur. Il veut fixer la date de la signature. Il demande Gérard. Devant tout le monde. Le grand groupe, lui, il sait parfaitement à qui on parle quand on parle d’argent.
La coloriste range ses nuanciers, sans lever les yeux, avec la cruauté calme des gens qui passent leur vie à distinguer quarante nuances de blanc : « Vous n’êtes pas sa victime, Karine. Vous êtes sa complice. Vous effacer, ça vous évitait d’être quelqu’un, et vous avez appelé ça de l’amour. »
Karine répond que Gérard s’occupe des détails.
Les détails. L’argent, les contrats, la signature, le destin de dix personnes. Les détails.
Le lundi suivant, elle revient avec « son » plan pour la suite : qui reste, qui part, ce que deviennent les clients. Elle a mis des couleurs dans le tableau, parce qu’il faut bien qu’il y ait quelque chose d’elle quelque part. La cheffe de projet la regarde : « C’est le plan que Gérard vous a dicté dimanche dans votre salon. Je vous ai entendue le répéter. »
Gérard, dans son bureau, ne sort pas. Évidemment qu’il ne sort pas. Un ventriloque ne monte jamais sur scène, il a trop peur qu’on voie ses lèvres bouger.
Le troisième lundi, Karine veut au moins signer seule la lettre qui annonce la vente aux clients. Juste ça. Un nom en bas d’une page, une enseigne qu’on ne déchire pas. L’avocat de l’acheteur est venu avec le compromis, costume à rayures, haleine de café de gare. Il refuse : il faut la signature du gérant. Il dit ça avec la douceur d’un vigile de Monoprix. Gérard signe. Il ne lit même pas. Pourquoi lire ce qu’on a écrit soi-même ?
Alors Karine se lève devant l’équipe, et franchement, je l’aime à ce moment-là, parce qu’elle y croit encore, elle se tient droite, elle a mis son beau rouge : « C’est moi qui ai voulu vendre. C’est ma décision. »
La cheffe de projet soupire, pas méchamment, juste fatiguée pour deux : « Arrêtez, Karine. C’est Gérard qui a décidé. Il décide tout depuis trente ans, et vous dites oui. »
Et depuis ce jour, la lettre de vente est affichée dans l’entrée de l’agence, signée par Gérard seul.