Tu racontes que tu lui tenais la main, alors que tu attendais en bas ?

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Il était une fois, cours Berriat, à Grenoble, dans l’appartement d’un père mort, un coup de sonnette, et derrière la porte Isabelle, cinquante-trois ans, bibliothécaire à la médiathèque du centre-ville, qui ouvre pour réclamer la montre de son père, que la voisine du palier porte au poignet comme si c’était à elle.

Attends, je te remets dans l’ordre.

Le père, ancien cheminot, est mort il y a un mois au CHU, à quatre-vingt-quatre ans. Trente-sept ans de rails, une retraite de rien, un deux-pièces qui sent le Ricard éventé et le dentifrice à la chlorophylle. La voisine du palier a quatre-vingts ans, elle est veuve, et depuis six ans elle venait chez lui chaque soir pour la belote. Dans l’immeuble, on les appelait « les fiancés ». Tu vois le genre d’immeuble : tout le monde sait tout, personne ne dit rien, et ça ricane dans l’ascenseur.

Le frère, Nicolas, a cinquante ans. Ingénieur à Meylan. Meylan, si tu ne connais pas, c’est là où on va habiter quand on a réussi et qu’on veut que ça se voie sans en avoir l’air. Nicolas veut vendre vite. Nicolas envoie des messages : « Garde rien, vends tout. » Nicolas a un pouce, et il s’en sert. Celle qui vide l’appartement, seule, le samedi, avec des sacs-poubelle de cinquante litres et le dos en compote, c’est Isabelle. Évidemment.

Et Isabelle raconte. À la médiathèque, entre deux retours de Musso, à Nicolas, au notaire : « Je lui tenais la main. Il est parti tout doucement. Il m’a dit : la montre, c’est pour toi. » C’est beau, hein. On dirait une fin de téléfilm du dimanche.

Sauf que la nuit où il est mort, Isabelle est restée deux heures sur le parking de l’hôpital, dans sa voiture, moteur allumé, à regarder les fenêtres allumées sans savoir laquelle était la sienne. Elle n’est pas montée. Elle est rentrée chez elle. Dans la chambre, c’est la voisine qui était là.

Moi, je ne la juge pas. Tu sais combien de gens restent sur des parkings ? Les parkings d’hôpitaux sont pleins de gens qui ne montent pas. C’est un sport national dont personne ne parle.

Depuis, Isabelle a une tache sur le bras. Elle est allée trois fois chez le médecin ce mois-ci. Le soir, au lit, elle prend son pouls, deux doigts sur le poignet, à compter comme une conne dans le noir. À la troisième visite, le médecin, un type qui a dû lire un livre une fois dans sa vie et qui en est très fier, lui dit : « Vous n’avez pas peur de mourir, madame. Vous avez peur de ne pas avoir assez aimé. Et ça, aucune prise de sang ne le soigne. » Vingt-six euros cinquante, la phrase. Le pire, c’est qu’il a raison, ce con.

La nuit, Isabelle se voit assise sur la chaise près du lit, la main de son père dans la sienne, sans trembler. Elle se le raconte tellement qu’elle finit par avoir des souvenirs de cette chaise. Elle connaît la couleur du skaï.

Donc, la sonnette. La voisine vient arroser les géraniums du balcon, parce que les géraniums, eux, n’ont pas été prévenus. Isabelle demande la montre. La voisine répond : « Non. Il me l’a mise au poignet lui-même, ce soir-là. »

Quatre-vingts ans, un mètre cinquante, des bas de contention, et un « non » de catcheuse.

L’après-midi, le brocanteur charge le buffet dans sa camionnette. Il demande, comme ça, en sanglant le meuble : « Vous étiez là, à la fin ? » Et Isabelle, qui a menti à un notaire, à son frère et à quarante collègues, sort au brocanteur : « Non. J’étais sur le parking. » Allez savoir pourquoi la vérité sort toujours devant le type qu’on ne reverra jamais. Il ne répond rien. Il referme la camionnette. Il emporte le buffet et le secret, pour cent vingt euros.

Isabelle appelle Nicolas pour qu’il vienne réclamer la montre avec elle le samedi suivant. Nicolas dit qu’il n’a pas le temps, qu’une montre ne vaut rien, et il raccroche. Un ingénieur sait calculer la valeur des choses, c’est même à ça qu’on le reconnaît.

Le deuxième samedi, Isabelle attend la voisine sur le palier avec un carton de photos pour elle, la tactique du cadeau d’abord. Elle répète qu’elle était au chevet, qu’il voulait qu’elle ait la montre. La voisine pose le carton par terre : « Au chevet ? Il vous a demandée toute la soirée. »

Prends-toi ça. Toute la soirée. Pendant qu’elle, en bas, écoutait France Bleu Isère, moteur allumé.

Le troisième samedi, Nicolas vient enfin, pour signer chez le notaire, ça, il a le temps. Il amène son fils de seize ans, grand, mou, un bout de moustache qui hésite. Dans l’entrée, Isabelle sort cinq cents euros en billets, retirés au distributeur exprès, et les tend à la voisine pour la montre. La voisine refuse. Le gamin regarde les billets, il lève à peine les yeux de son téléphone :

« Les adultes, vous vous battez pour les affaires des morts parce que c’est plus facile que de pleurer. »

Seize ans. Il ne range pas sa chambre, mais ça, il l’a vu.

Isabelle crie à la voisine, tout le palier entend, le deuxième aussi :

« C’est moi qui lui tenais la main ! »

Nicolas regarde sa sœur. Pour une fois, il ne regarde pas son téléphone.

« Arrête. Moi non plus, je ne suis pas monté. J’étais à la cafétéria, j’ai attendu que ce soit fini. »

Et depuis ce jour, la montre est restée au poignet de la voisine, et Isabelle prend le café chez elle le samedi.

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