Tu as déjà dit non à sa place, sans jamais lui en parler ?

audio-thumbnail
0:00
/294.8

Il était une fois une directrice qui lâche, sans lever le nez de son téléphone, « C’est toi qui fais l’entretien annuel de Guillaume », et Quitterie, trente ans, cheffe du service de presse d’une maison d’édition de la rue Saint-Jacques, dans le 5e, à Paris, ouvre direct le formulaire pour écrire « satisfaisant » dans le bilan de Guillaume, son mec, et pour qu’il le signe, gentiment, comme il signe tout.

Faut que je te dise. Ça fait quatre ans qu’ils vivent ensemble. Au bureau, elle est sa cheffe. À la maison aussi, mais là personne ne lui a fait de fiche de poste. Elle choisit le resto, le film, les vacances, la couleur du canapé, un vert sauge qu’elle a vu chez une éditrice et qui coûte le prix d’un SMIC. En réunion, elle reprend ses mails devant tout le monde, ligne par ligne, avec la voix douce des gens qui t’égorgent poliment. À tous, elle répète : « Avec Guillaume, il faut toujours repasser derrière. » Et tout le monde hoche la tête, parce que dans l’édition on hoche la tête, c’est quatre-vingts pour cent du métier.

Une nuit, il l’a trouvée dans le salon, à trois heures, en train de relire à voix basse ses communiqués à lui, imprimés, rangés dans une chemise cartonnée, comme une fan, comme une flic. Elle a dit qu’elle vérifiait les fautes. Il n’y avait pas de fautes. Il n’y en a jamais.

Il y a six mois, une autre maison a appelé pour lui proposer un poste. C’est elle qui a décroché. Elle a dit non en son nom, elle a raccroché, elle n’en a jamais parlé. Tu trouves ça dégueulasse ? Moi je trouve ça humain. Elle avait peur qu’il parte et qu’il soit heureux ailleurs, et ça, franchement, c’est la pire chose qu’un homme puisse te faire.

Un dimanche, une fois, elle l’a laissé tout choisir. Elle a été heureuse toute la journée, légère, comme bourrée sans avoir bu. Le lundi, elle a réservé seule les vacances d’été. Faut pas déconner non plus.

Et en comité, à trente ans, cheffe de service, avec ses chiffres, ses tableaux, ses nuits blanches, les vieux types en velours côtelé l’appellent « la petite ». Ils sont éditeurs depuis Mitterrand, ils n’ont pas lu un manuscrit en entier depuis la fin du Minitel, et c’est elle, la petite.

Ce matin-là, au petit déjeuner, la sœur de Guillaume, quinze ans, qui squatte leur canapé vert sauge cette semaine, regarde Quitterie couper la parole à son frère pour la troisième fois. Quinze ans, l’âge où on a encore le droit de dire la vérité sans se faire virer. Elle dit : « Toi, tu parles à mon frère comme à ton stagiaire. » Puis elle beurre sa tartine, tranquille, comme une procureure en pause déj : « Le seul dimanche où je t’ai vue rigoler, c’est celui où tu l’as laissé tout choisir. »

Quitterie ne répond rien. Elle part bosser.

Au bureau, une nouvelle tombe : la grande autrice de la rentrée, celle qui porte la maison à bout de bras, fait savoir qu’elle n’accordera d’entretien qu’à Guillaume, pour la soirée de lancement du soir même. Quitterie appelle l’agent, voix de cheffe, celle qui reprend les choses en main. L’agent, un type qui gagne sa vie à dire non aux autres de la part d’autres gens, répond : « Elle ne veut que Guillaume. Il est le seul à avoir lu ses trois premiers livres. »

Les trois premiers. Ceux qui se sont vendus à quatre cents exemplaires, du temps où personne ne l’invitait nulle part.

Derrière la vitre de l’open space, Guillaume prépare déjà ses questions, avec son vieux stylo plume, ce truc d’étudiant en lettres qui croit encore que l’encre, ça compte. Il lève les yeux, il lui sourit. Un sourire sans rancune, le pire de tous. Elle baisse le store.

L’entretien annuel a lieu dans la petite salle du troisième, celle qui sent le café froid et la moquette des années quatre-vingt-dix. Quitterie tape « satisfaisant ». La directrice entre sans frapper, comme toutes les directrices, lit par-dessus son épaule, et pose sur la table la revue de presse : quarante articles obtenus par Guillaume en un an. Quarante. Elle ne dit rien, la directrice, elle laisse la pile parler, elle adore ça, poser des dossiers sur des tables, c’est son côté sadique de bureau. Guillaume, en face, ne dit rien non plus. Il a cette capacité insupportable de ne pas se défendre.

Le soir, dans une librairie de la rue des Écoles, entre les piles de la rentrée et les vins blancs tièdes, Quitterie prend le micro la première, pour présenter l’autrice elle-même. Elle a préparé, elle est bonne, elle est toujours bonne, c’est ça le drame. L’autrice, soixante ans, écharpe en soie et bienveillance de grande bourgeoise, la remercie gentiment, lui pose la main sur le bras, ce geste qu’on fait aux serveuses qu’on aime bien : « Vous êtes l’assistante de Guillaume ? Vous avez de la chance, ma petite, c’est lui le meilleur. Dites-lui que je ne parle qu’à lui. »

Ma petite. Même elle.

Et là, tu vois, Quitterie pourrait la tuer. Elle pourrait rappeler qui signe les notes de frais, qui a bouclé le plan média, qui dort quatre heures par nuit depuis août. Elle tend le micro à Guillaume, debout derrière elle. « Je ne suis pas son assistante. Vas-y, toi, c’est ton autrice. »

Et depuis ce jour, l’entretien annuel de Guillaume dit « excellent », écrit de la main de Quitterie et signé par Guillaume.

audio-thumbnail
wake
0:00
/19.9

Ensuite

Autre histoire