Tu as déjà tenu la main de quelqu'un en cherchant le bon angle ?
Il était une fois une sainte, enfin c’est ce que tout le monde voit : au service des soins palliatifs du CHU de Nantes comme chez ses quarante mille abonnés, tous ceux qui croisent Justine, trente-deux ans, infirmière, y voient une sainte, et aujourd’hui elle veut poster la photo de sa main dans celle d’Ursule, quatre-vingt-onze ans, le jour de sa mort.
Faut que tu comprennes le business. Justine photographie des mains. La sienne, gantée ou nue, dans celles des gens qui partent. Des mains de vieux, tachées, fripées comme du papier de boucherie, et en dessous une phrase. Quarante mille personnes coincées entre une vidéo de chat et une pub pour des culottes menstruelles s’arrêtent deux secondes, ont la gorge serrée, mettent un cœur et retournent à leur vie. Les collègues la citent en exemple. Une revue d’infirmières l’a baptisée « la petite sœur des mourants ». Tu sens le chrysanthème et le sucre glace ? Moi aussi. Mais je suis de son côté, alors écoute.
Le texte pour Ursule est déjà prêt dans les brouillons : « Ce soir, Ursule est partie dans mes bras. » Petit détail : Ursule est vivante. Elle respire mal, le médecin dit qu’elle ne passera sans doute pas la journée, mais pour l’instant elle respire, ce qui est quand même le minimum syndical pour mourir dans les bras de quelqu’un.
Et puis il y a ce truc que Justine n’a jamais raconté à personne. Une nuit de garde, l’an dernier, elle est restée deux heures sans téléphone à côté d’un vieux monsieur qui mourait seul. Pas de photo, pas de phrase, pas de cœur. Rien que le vieux, elle et le bruit de la machine à café dans le couloir. Elle ne sait plus si c’était la meilleure nuit de sa vie. Elle ne sait plus, tu comprends ? C’est ça qui la ronge, pas le reste.
Ursule, elle, a chanté trente ans dans les bals de la côte. Dans sa table de nuit, il y a une photo d’elle à vingt ans, en robe à paillettes, et elle demande qu’on la pose debout. Toujours debout. C’est son post à elle, Ursule : une image dressée sur une table de nuit et qui attend qu’on la regarde. Personne ne vient la voir. Les familles qui traînent dans le couloir passent la tête par la porte pour lui demander quand le docteur viendra. C’est elle qui sait. Elle connaît les horaires mieux que le planning. Et après, c’est le docteur qu’on remercie, avec des boîtes de chocolats achetées au Leclerc d’à côté.
Ce matin, la nouvelle cadre de santé a punaisé une feuille dans la salle de soins : plus aucun téléphone dans les chambres, à partir d’aujourd’hui. La nouvelle cadre, c’est le genre de femme qui repasse probablement ses chaussettes et qui a lu trois livres de management bienveillant pour apprendre à te dire non avec le sourire.
Pendant la toilette, Justine pose sa main sur celle d’Ursule et cadre. La lumière est parfaite, ce gris nantais qui rend tout le monde un peu biblique. La cadre entre avec le dossier sous le bras, la regarde, et lui fait ranger le téléphone dans le casier. Devant le casier, elle lui sort sa phrase, une phrase qu’elle a dû garder au chaud depuis l’école des cadres :
« La gentillesse sans témoin, ça ne rapporte rien. C’est même à ça qu’on la reconnaît. »
Elle a raison, la garce. C’est ça le pire chez les gens qui ont raison : ils le savent.
À sa pause, Justine revient avec le téléphone dans la poche de sa blouse. Évidemment. Tu ferais quoi, toi, avec quarante mille personnes qui attendent ? Elle le sort au-dessus du drap, au-dessus de leurs deux mains. L’aide-soignante, qui change la perfusion, pose la main sur le téléphone et le baisse, tranquille, comme on baisse le son d’une télé dans un bistrot.
« Toi, tu tiens la main des gens pour avoir quelque chose à montrer. »
L’aide-soignante attend depuis un an que Justine lui reprenne une garde de nuit. Elle ne le demande plus. Elle a des gosses, des cernes, un mi-temps qui déborde, et elle n’a jamais été la petite sœur de qui que ce soit dans aucune revue. Je pourrais dire qu’elle est jalouse. Je vais le dire, tiens : elle est jalouse. C’est injuste et ça me fait du bien.
Le soir, après son service, Justine revient en civil. Jean, gros pull, les cheveux lâchés, plus d’uniforme pour faire sainte. Elle s’assoit au bord du lit, le téléphone sur les genoux, l’appareil photo ouvert, le brouillon prêt à côté. Tout est en place. Il ne manque que la morte.
La photo à paillettes est debout sur la table de nuit. Ursule a vingt ans là-dessus, elle brille, elle est insolente, elle a la bouche ouverte sur une note qu’on n’entendra jamais. Dans le lit, elle a les yeux fermés et elle dit :
« Tiens-moi la main avec les deux mains. »
Justine obéit. Pour tenir avec les deux mains, il faut lâcher le reste. Le téléphone glisse par terre. Il fait un petit bruit de rien du tout sur le lino, le bruit le plus important de la journée.
Elle se penche. Elle croit qu’Ursule dort. Alors elle lui dit tout bas ce qu’elle n’a jamais dit à personne : que son adieu est déjà écrit, que quarante mille personnes l’attendent, et qu’elle a peur qu’on ne la voie plus si elle ne poste plus. Voilà. La sainte a peur de disparaître, comme tout le monde, comme toi quand tu rafraîchis ta page à deux heures du matin.
Ursule ouvre les yeux. Elle ne lâche pas les deux mains. Elle a de la poigne, pour une mourante.
« Tu attends que je meure pour ta photo, ma petite. Moi aussi, toute ma vie, j’ai attendu qu’on me regarde. »
Et depuis ce jour, le brouillon « Ce soir, Ursule est partie dans mes bras » attend toujours dans le téléphone de Justine, parce qu’Ursule, ce soir-là, n’est partie nulle part, et qu’elle est rentrée chez elle.