Tu as déjà respiré son odeur sur toi en jurant que tu regrettais ?
Il était une fois un doigt, celui d’Hélène, soixante-cinq ans, consultante à la retraite, qui règle un minuteur de méditation sur vingt minutes au milieu d’un salon de la rue Oberkampf, avec un objectif tout simple : vingt minutes sans penser au type avec qui elle a passé la nuit.
Vingt minutes. Elle a facturé des séminaires entiers sur la gestion des priorités à des cadres de La Défense qui pleuraient dans les toilettes. Elle peut bien gérer vingt minutes sans un kiné dedans.
Il faut que tu saches d’où elle part. Il y a dix ans, un soir, elle a dit à son mari : « Le sexe, pour moi, c’est fini. Je passe à autre chose. » Comme on résilie un abonnement à la salle de sport. Le mari est parti l’année suivante, ce qui prouve qu’il était au moins capable de comprendre une phrase. Elle, elle s’est mise à la méditation. Depuis six ans, elle anime la séance du samedi à la maison des associations du quartier, et elle y explique, d’une voix très douce, que le corps est une distraction qu’on apprend à laisser passer. Les gens hochent la tête. Les gens paient leur adhésion.
À soixante ans, son gynéco, un homme qui n’a jamais eu d’utérus mais qui a des avis dessus, lui a dit qu’à son âge, on n’en avait plus besoin. Elle a dit merci. *Merci.* Comme si on lui tenait la porte. Il y a deux ans, elle a pris rendez-vous pour un massage. Juste un massage, des mains sur un dos. Elle l’a annulé la veille, comme on se retire d’un braquage.
Et cette nuit, elle a dormi chez un homme de son groupe. Celui du troisième rang. Un kiné à la retraite, quarante ans de métier à savoir exactement où ça coince chez les gens. Elle est rentrée à l’aube, et elle se dit qu’elle regrette.
Elle ment, évidemment. Elle a aimé chaque minute. Chacune, elle pourrait te les numéroter. Elle ne le dira à personne : ni au groupe, ni à sa fille. Parce que la vérité, celle qu’elle range sous le coussin depuis dix ans, c’est que son « c’est fini » n’avait rien d’une sagesse. C’était la peur d’être encore déçue au lit, déguisée en lâcher-prise.
À dix-huit heures, elle anime la séance. Il sera là. Troisième rang.
Donc le coussin. Le dos droit. Inspire, expire. Au bout de deux minutes, elle s’aperçoit qu’elle porte encore la chemise du type, celle qu’elle a gardée pour rentrer. Elle médite en uniforme de l’ennemi. Son téléphone vibre : « À ce soir ? »
Elle ouvre les yeux.
Là, elle fait ce que font toutes les femmes qui ont passé leur vie à remettre de l’ordre chez les autres. Elle enlève la chemise, elle change les draps, qui n’ont rien fait, elle met la chemise dans le panier à linge et elle se rassoit, l’air d’une procédure qualité.
Le samedi, c’est le déjeuner avec sa fille, Marion, quarante et un ans, et le petit-fils, quinze ans, l’âge où l’on voit tout et où l’on dit le pire. Le gamin va aux toilettes et trouve sa grand-mère dans la salle de bains, devant la machine à laver, la chemise d’homme contre le nez. Il ne dit rien. Il a quinze ans, pas cinq : il range l’info pour plus tard.
Plus tard, c’est à table. Sans lever les yeux de son assiette, il dit : « Les vieux, vous faites de la méditation pour pas dire que plus personne vous touche. »
Personne ne lui a appris ça. Il l’a trouvé tout seul, comme une vérité qu’on ramasse par terre. Marion lui dit de se taire, puis elle regarde sa mère. Longtemps.
En débarrassant, dans la cuisine, entre le lave-vaisselle et la poubelle de tri, Hélène lâche qu’elle regrette une bêtise. Marion pose les assiettes et répond : « Ton regret, maman, c’est pas ta conscience. C’est ta trouille qui voit qu’elle a perdu. Ta bêtise, c’est peut-être la seule vraie méditation que t’aies faite en dix ans. »
Prends ça, le Dalaï-Lama.
Marion reste l’après-midi et, pour la première fois de sa vie, elle vient à la séance. Hélène s’assoit face au groupe : des retraitées en polaire, deux cadres en burn-out, une prof de yoga qui fait de la veille concurrentielle. Elle sonne la cloche et dit : « Observez les sensations du corps, sans vous y attacher. »
Tu entends l’ironie, toi. Elle aussi, au moment même où ça sort de sa bouche.
Au troisième rang, l’homme ouvre les yeux et lui sourit. Pas un sourire de vainqueur, pas un sourire de dragueur de club de bridge. Le sourire d’un type qui se souvient de chaque minute, lui aussi.
Au bout de cinq minutes, elle sonne la cloche et dit que la séance est finie. Quinze minutes volées à la sérénité collective. Personne ne proteste. Les gens qui méditent ne protestent jamais, c’est un peu le principe.
Dehors, sur le banc devant la maison des associations, Hélène dit à sa fille que c’est la plus belle nuit de sa vie. À soixante-cinq ans. Avec un kiné. Après dix ans de jeûne et un gynéco qui lui avait signé son arrêt de mort en blouse blanche.
Puis elle dit le reste. Qu’elle avait dit « c’est fini » à son père par peur. Et qu’ensuite, ce truc minable, cette trouille de rien, elle a appris à le dire aux autres comme une sagesse, devant un public, avec une cloche.
Marion regarde ses chaussures.
« Moi aussi, je l’ai dit. À mon mari, après le petit. "Pour moi, c’est fini." Il y a sept ans. Je croyais que c’était toi qui avais raison. »
Et depuis ce jour, le minuteur sonne au bout de vingt minutes, et Hélène pense à lui pendant les vingt.