Tu as déjà versé un plat acheté dans ta casserole avant que tes invités sonnent ?
Il était une fois une table dressée pour huit sous les toits de la rue Mouffetard, dans le 5e, à Paris, six étages sans ascenseur, et cette table, c’est celle de Nina, trente-cinq ans, commerciale grands comptes, qui reçoit chez elle pour la première fois son équipe et son manager, et qui va poser au milieu la cocotte rouge de sa grand-mère pour qu’on lui demande si elle a tout fait elle-même, et répondre « oh, c’est rien ».
Il faut que tu saches un truc sur Nina. Depuis dix ans, tout ce qu’elle sert ou apporte vient d’un traiteur de la rue de Buci. Les gâteaux d’anniversaire du bureau, la quiche des pique-niques, le bourguignon de ce soir. Elle verse tout dans ses plats à elle, la cocotte en fonte rouge, le moule à tarte de sa grand-mère, et elle descend les barquettes à la poubelle de l’immeuble comme on se débarrasse d’un corps. Et quand on la complimente, elle baisse les yeux : « C’est rien, trois fois rien, une recette de ma grand-mère. » La grand-mère, si elle voyait ça, elle rigolerait bien, elle qui a passé soixante ans devant des fourneaux et n’en a jamais tiré un merci.
Au bureau, c’est toujours à Nina qu’on demande le gâteau des anniversaires. Jamais aux hommes de l’équipe. Les hommes de l’équipe, eux, on leur demande s’ils ont vu le match. Un mec qui apporte un cake, c’est un héros, on le prend en photo. Une femme qui n’en apporte pas, on se demande ce qui cloche chez elle. Nina a compris ça très tôt, et elle a fait ce que font les filles intelligentes : elle a sous-traité.
Son four n’a jamais servi qu’à ranger des casseroles. Un dimanche, une fois, elle a fait une vraie quiche. Elle l’a ratée, une flaque jaune sur un fond détrempé, et elle l’a jetée avant que ses amies arrivent, avec la honte d’une gamine qui planque un mauvais bulletin. Dix ans de CA explosés, des grands comptes qui la réclament par son prénom, et une quiche qui lui fout le moral par terre. Voilà ce qu’on fait aux femmes, tu vois.
Ce soir, donc, les invités sont là. Six collègues et Xavier, leur manager. L’apéritif est servi, les olives dans des coupelles achetées pour l’occasion, encore l’étiquette du prix collée dessous, et Nina répète à chacun qu’elle n’a rien préparé, vraiment rien, rien du tout, avec ce petit sourire qui veut dire exactement le contraire.
Et là, le livreur du traiteur, en retard, sonne. Deux grands sacs à la main, le nom du traiteur imprimé dessus en lettres dorées, bien visible, au cas où.
Nina sort sur le palier, referme la porte derrière elle, rentre chercher son porte-monnaie et lance aux invités, l’air de rien :
« C’est le voisin. »
Le voisin. Avec des sacs de traiteur. Bien sûr. Et le livreur, qui a monté six étages et n’a aucune raison de lui faire de cadeau, gueule dans l’escalier, assez fort pour que la rue Mouffetard entière en profite :
« Le bourguignon pour huit, c’est bien chez vous, madame ? »
Dans le salon, personne ne bronche. Ils sont bien élevés, ces gens-là, ils ont fait des écoles où on apprend à ne pas entendre.
Dans la cuisine, Nina verse les barquettes dans la cocotte rouge, vite, la sauce qui éclabousse le plan de travail. Et qui débarque ? Xavier, son manager, quarante-cinq ans, le genre de type qui « vient aider » à la cuisine une fois par an pour qu’on dise qu’il est moderne. Il voit les barquettes. Elle voit qu’il les voit.
« C’est ma mère, elle me dépanne. »
La mère, maintenant. On fait tourner toute la famille. Xavier pose une barquette vide sur la pile, tranquille, et lui tend la louche :
« Tu sais qui est vraiment modeste, Nina ? Celui qui ne se demande plus s’il est un bon hôte, une bonne cuisinière, un bon n’importe quoi. Il pose le plat sur la table, et il s’assoit avec les autres. »
Facile à dire pour un mec dont personne n’a jamais jugé la quiche. Il voudrait qu’elle s’assoie ; il ne le dit pas. Il trouve qu’il en a déjà dit assez, et il retourne au salon content de lui, comme un homme qui vient de porter un carton.
À table, une collègue de son âge goûte le bourguignon et demande la recette. Nina répond, évidemment :
« C’est rien, une recette de ma grand-mère. »
La collègue, deux enfants, qui fait elle-même ses gâteaux le dimanche soir après les bains et les devoirs, et qui en crève un peu, et qui ne le dira jamais, repose sa fourchette :
« Nina, tu dis toujours "c’est rien" pour qu’on te dise que c’est tout. »
Elle n’a pas tort. Elle n’a pas raison non plus. Elle est juste fatiguée de faire des gâteaux que personne ne remarque, pendant que Nina récolte des compliments avec une carte bancaire. Je la comprends. Je suis quand même du côté de Nina.
Au dessert, Nina pose sur la table la tarte aux poires, dans le moule de sa grand-mère. Ce moule, il en a vu passer, des mensonges, il pourrait écrire ses mémoires. La plus ancienne de l’équipe, cinquante ans, celle qui l’a vue arriver au bureau à vingt-cinq ans avec son tailleur trop grand et sa trouille bien repassée, se sert une part et dit, sans lever les yeux :
« Tout le monde sait que tu achètes tout rue de Buci, Nina, depuis dix ans. On adore. Ce qu’on attend, c’est que tu arrêtes de dire que c’est rien. »
Et depuis ce jour, quand Nina reçoit, les barquettes du traiteur sont posées sur la table, le nom du traiteur tourné vers les invités.