Tu lui envoies un compliment chaque fois que sa réussite te pique ?

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Il était une fois Sabine qui appelle sa grande sœur pour lui dire : « J’ai la Légion d’honneur, et j’ai dit au ministère que c’est toi qui ferais le discours, au dîner », et Brigitte, soixante-cinq ans, agente immobilière à la retraite, dans son appartement de l’avenue Daumesnil, dans le 12e, à Paris, raccroche, sort un paquet de fiches bristol et décide d’écrire le discours le plus généreux qu’une grande sœur ait jamais lu debout, si généreux que personne, ni Sabine ni la famille, ne verra qu’elle la jalouse.

Parce que je vais te dire un truc, et tu le gardes pour toi : Brigitte est jalouse. Elle est jalouse comme on est brune, de naissance, sans rien demander.

Sabine a soixante et un ans. Elle est architecte. Elle a fait une médiathèque à Lyon, une gare à Bordeaux, et on la voit à la télévision, en col roulé noir, à parler de « lumière » et de « flux » avec la voix de quelqu’un qu’on n’a jamais fait attendre. Brigitte, elle, a vendu des deux-pièces dans le 12e pendant trente-cinq ans. Des deux-pièces avec vis-à-vis, des deux-pièces au-dessus du boulanger, des deux-pièces où la douche est dans la cuisine. Personne ne lui a jamais remis de médaille pour avoir casé un rez-de-chaussée sur cour à un jeune couple qui pleurait de joie. Pourtant, je te le dis, c’est plus dur qu’une gare.

À tout le monde, Brigitte dit : « Je suis si fière d’elle. » Elle découpe chaque article sur Sabine, aux ciseaux, bien droit, et l’envoie à toute la famille. Les cousins de Bretagne ont un classeur entier. Ils ne l’ont jamais ouvert.

Rue de Charenton, à la boutique de photocopies, elle fait scanner des photos d’enfance pour le discours. Le garçon derrière la machine a des écouteurs autour du cou et l’air de quelqu’un qui a vu passer toutes les misères du quartier en format A4. Brigitte lui dit, comme ça, parce qu’à soixante-cinq ans on parle aux inconnus : « C’est ma petite sœur. Je suis jalouse d’elle depuis que j’ai quatre ans. Chaque fois que ça me pique, je lui envoie un compliment. J’en ai envoyé des centaines. »

Le garçon lui rend ses photos et la monnaie : « Vous savez, madame, plus vous vous battez contre, plus vous l’êtes. Une jalouse qui lutte contre sa jalousie, ça fait deux fois jalouse. »

Brigitte range sa monnaie. Elle trouve qu’il est bien insolent pour quelqu’un qui facture quarante centimes la page.

Il faut que tu saches aussi ceci. Quand le projet de Sabine pour une tour à La Défense a été refusé, Brigitte a ouvert une bouteille de champagne, seule dans sa cuisine, un mardi, à quinze heures. Elle l’a bue debout, près de l’évier. Puis elle a écrit à Sabine : « Ils n’ont rien compris, tu es la meilleure. » Et à son pot de départ à la retraite, elle avait préparé un discours sur sa carrière, quatre pages, avec une blague sur les notaires. Sabine est arrivée en retard, en manteau camel, tout le monde s’est tourné vers elle comme des tournesols, et Brigitte a dit seulement : « Merci à tous. » La blague sur les notaires est toujours dans son tiroir. Elle était bonne, en plus.

Donc, les fiches. Elle commence par le palmarès de Sabine, prix par prix, bâtiment par bâtiment. Six fiches, recto verso, écriture penchée. Elle le lui lit au téléphone. Sabine l’arrête au milieu de Bordeaux : « On dirait ma fiche Wikipédia. Je veux des souvenirs. Toi et moi, petites. »

Évidemment. Madame veut de l’émotion. Madame a déjà la gloire, maintenant elle veut l’enfance.

Brigitte écrit les souvenirs, tout en douceur, comme on passe une couche de blanc sur un mur qui a des fissures. La chambre qu’elles partageaient rue de Picpus, « le plus beau cadeau de ma vie ». Les nattes, les chansons, les secrets sous la couverture.

Le dimanche, déjeuner chez Brigitte. C’est Brigitte qui fait le gigot, et c’est Sabine qu’on sert. Ça ne choque personne, c’est la tradition, comme la Légion d’honneur. Le petit-fils de Brigitte, quinze ans, l’âge où on dit tout ce qu’on voit, trouve les fiches sur le buffet et les lit tout haut, avec le ton d’un journal télévisé.

« Mamie, t’écris comme sur tes annonces. Les agents immobiliers, quand c’est un placard, vous écrivez "optimisé". »

Il continue, il est lancé : « Le lit près de la fenêtre, tu m’as dit que tu l’avais jamais eu. »

Sabine rit, la bouche pleine de gigot qu’elle n’a pas fait : « C’est vrai, je l’avais pris. »

Le mari de Brigitte, ancien directeur d’agence bancaire, un homme qui a refusé des prêts à la moitié du quartier sans jamais hausser la voix, ne dit rien et reprend du gigot.

La nuit, Brigitte réécrit tout. Elle barre chaque souvenir où elle a eu mal. Le lit, barré. Le vélo, barré. Le bac de Sabine fêté au restaurant quand le sien avait eu droit à une tarte, barré. À trois heures du matin, il reste trois fiches. Ça en dit long, trois fiches, pour soixante et un ans.

Le dîner a lieu chez Sabine, rue de Lyon, dans un appartement où les murs sont blancs pour de vrai. Vingt invités. Des architectes qui portent des lunettes rondes, un sous-préfet qui sent l’eau de Cologne et le dossier en cours. Brigitte se lève, tapote son verre avec son couteau, et lit.

À la deuxième fiche, elle lit : « Je n’ai jamais rien envié à ma petite sœur. »

Toute la table rit. Même le sous-préfet, qui pourtant ne connaît rien au dossier.

Son mari pose sa fourchette et dit, comme on donne l’heure : « Brigitte, tout le monde sait que tu es jalouse de Sabine depuis toujours. Sabine la première. On attend juste que tu le dises. »

Sabine hoche la tête. Pas méchamment. Juste comme quelqu’un qui attend depuis longtemps, elle aussi.

Brigitte regarde ses fiches, puis sa sœur. Et là, tu vas pas me croire, ça ne pique plus. Plus du tout. Comme une dent qu’on arrache enfin et dont on s’aperçoit qu’elle était creuse depuis des années.

Elle pose les fiches à côté de son assiette, lève son verre, et dit :

« À ma petite sœur, qui me rend jalouse depuis soixante et un ans. »

Et depuis ce jour, le discours de Brigitte tient dans cette phrase, et chaque fois que Sabine reçoit un prix, Brigitte la lui envoie, sans un compliment de plus.

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