Tu gardes au fond d'un tiroir le oui que tu n'as jamais suivi ?
Il était une fois tout le 17e, ses étudiants, ses collègues, les voisins de sa mère, qui croit dur comme fer que Julie, cinquante ans, prof de lettres classiques à la Sorbonne, n’a jamais rien voulu d’autre dans la vie qu’expliquer Racine à des gamins qui regardent leur téléphone, alors que Julie, elle, veut une seule chose : monter sur la scène du Conservatoire, le soir des anciens de sa promotion, et dire la tirade de Phèdre.
Je te la présente. Tailleur gris, chignon tenu, voix posée. Le genre de femme dont tout le monde pense qu’elle est née avec une édition annotée dans les bras. Sauf qu’à vingt-deux ans, une seule fois, elle a passé le concours du Conservatoire. Et elle a été reçue. Reçue, tu entends. Pas « elle a tenté sa chance ». Reçue.
Elle n’y est jamais allée. À la place, elle a passé l’agrégation de lettres. Celle que sa mère, Huguette, institutrice, a ratée deux fois. Tu vois le tableau : la gamine qui se coupe un bras pour recoudre celui de maman. La lettre d’admission, elle l’a pliée au fond de son bureau, sous les copies, là où personne ne va jamais fouiller parce que personne n’a envie de lire des copies. Et à tout le monde, à sa mère d’abord, elle répète la même phrase, bien propre : elle n’a jamais voulu qu’enseigner.
Mais chaque jeudi, après son dernier cours, quand les étudiants ont décampé, elle reste seule dans l’amphi vide. Et elle dit Phèdre. À voix haute. Aux rangées de sièges. Les sièges ne bronchent pas, ce sont les meilleurs spectateurs de Paris. Puis elle range ses affaires et elle va dîner chez sa mère.
Huguette, quatre-vingt-quatre ans, vit seule rue des Batignolles. À ses voisines, elle annonce que sa fille est agrégée, docteure et professeure, dans cet ordre, comme on récite les titres d’une duchesse. Dans son entrée trône la photo de la remise de thèse. Une fille en toge, un sourire de cire. Le trophée.
Un matin, une lettre arrive à la Sorbonne. Le Conservatoire. La promotion de Julie fête ses vingt-huit ans, et chacun des reçus est invité à dire un texte sur scène. La soirée tombe un jeudi. Dans un mois.
Elle appelle. La secrétaire, aimable comme une porte de préfecture, lui explique que seuls ceux qui ont fait les trois ans montent sur scène. Les autres sont invités au buffet. Le buffet. Vingt-huit ans de Racine refoulé pour finir avec un verre de crémant tiède et un toast au saumon.
Alors elle écrit au directeur. Il répond, très gentiment, comme répondent les hommes qui ne risquent rien : il fera une exception si quelqu’un qui l’a connue à l’époque vient dire qu’elle a bien été reçue. Sauf qu’elle n’a plus personne de ce temps-là. Les amis de vingt-deux ans, ça se perd comme les gants.
Elle montre la lettre à une collègue de son couloir. La collègue rit, de ce rire de salle des profs qui a tout vu et rien fait : « Les profs de lettres, on est toutes des actrices ratées qui ont trouvé un public qui n’a pas le droit de partir. » Elle reprend son café, souffle dessus, et ajoute : « Tu n’as pas dit non par amour pour ta mère. Tu avais une peur bleue de rater, et ta mère t’a fourni l’excuse parfaite. » Charmante, la collègue. Le genre de vérité qu’on balance entre deux gorgées, sans se brûler.
Le jeudi d’avant, en dînant chez sa mère, Julie se lance. Elle lui demande de venir avec elle la semaine suivante et de dire à un monsieur qu’à vingt-deux ans, sa fille a été reçue à un concours. Huguette pose sa fourchette. Lentement. Elle dit que Julie n’a jamais passé d’autre concours que l’agrégation. Qu’elle ne dira rien d’autre. Mais qu’elle viendra : elle n’a plus personne d’autre le jeudi. Voilà. Une gifle et une caresse dans la même phrase, servies avec la blanquette.
Le soir des anciens, dans le hall du Conservatoire, Julie a sa mère au bras. Les autres se pavanent, ils ont fait les trois ans, ils ont des têtes de gens qui ont eu des agents. Et là, Julie craque. Elle lui dit tout. Le concours. La lettre au fond du bureau. Le non qu’elle a dit pour elle. Les jeudis dans l’amphi vide, Phèdre aux sièges.
Huguette ne répond pas. Elle ouvre son sac, ce sac de vieille dame qui contient forcément des mouchoirs et un mystère, et elle en sort une photocopie pliée en quatre. La lettre d’admission de sa fille. Trouvée il y a vingt-huit ans. Jamais montrée. Tu mesures ? Vingt-huit ans à jouer l’ignorante, la mère. Une actrice, elle aussi, et pas une ratée.
La secrétaire arrive avec sa liste. Elle reconnaît Huguette, lâche son stylo et lui prend les mains.
« Vous n’êtes pas sur la liste, Julie, vous ne monterez pas. Mais tout le monde vous connaît, ici : votre mère vient à chaque soirée des anciens, depuis vingt-huit ans, avec ce papier, demander si sa fille y est enfin. »
Et depuis ce jour, chaque jeudi, dans la cuisine de la rue des Batignolles, Julie dit Phèdre à sa mère, qui la reprend sur les e muets.