Tu dis que c'est fini, et tu notes encore ce que tu lui répondrais ?

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Il était une fois un type de soixante-deux ans, Éric, qui se remarie et qui trouve malin de dire à son ex-femme : « Tu seras mon témoin, Joëlle. Toi, tu me connais mieux que personne », et Joëlle, cinquante-neuf ans, commerciale grands comptes à Nice, qui a fait plier des directeurs achats qui mangent des stagiaires au petit-déjeuner, dit oui, parce qu’elle a une idée derrière la tête : avant qu’il signe à la mairie de Villefranche, elle veut cocher, dans son petit classeur noir, la page où est écrite la vraie réponse à « pourquoi tu es parti ».

Alors voilà le tableau. Éric conduit, évidemment, il a toujours conduit, même sa vie, surtout celle des autres. Joëlle est à la place du passager. Derrière, leur fils, trente ans, en costume, un appareil photo sur les genoux. Il veut une photo de ses parents ensemble devant la mairie. Il ne la demande pas. Dans cette famille, on ne demande pas, on attend que ça tombe du ciel, et le ciel, tu le sais, il s’en fout.

Il faut que tu saches un truc. Éric est parti il y a vingt ans, un dimanche, avec deux valises. Un dimanche, oui. Le jour du poulet. Deux valises, pas trois : il avait calculé, le salaud, ce qui tenait dans le coffre. Depuis, à tout le monde, Joëlle dit qu’elle est passée à autre chose depuis longtemps et qu’ils sont amis. Elle le dit avec le sourire qu’elle sort pour les appels d’offres. Et à chaque repas de famille, depuis vingt ans, une tante, une cousine, un beau-frère qui sent le pastis lui demande si elle a refait sa vie. À Éric, personne ne demande rien. Éric, lui, il a le droit d’être un homme qui vit. Elle, elle est une femme qu’il faut réparer.

Dans la voiture, sur ses genoux, elle ouvre le classeur noir à intercalaires. Personne ne l’a jamais vu. C’est celui qu’elle utilise au bureau pour traiter les objections des clients. « C’est trop cher. » « On a déjà un fournisseur. » « Je dois en parler à ma hiérarchie. » Sauf que celui-là, il n’est pas pour les clients. À chaque page, une réponse possible d’Éric à « pourquoi tu es parti », écrite à la main, et en dessous, ce qu’elle lui répondra. « Tu étais trop dure. » Réponse. « J’ai rencontré quelqu’un. » Réponse. « Je ne t’aimais plus. » Réponse, soulignée deux fois. Elle en écrit depuis vingt ans. Vingt ans de préparation commerciale pour un seul rendez-vous. Elle tourne les pages en regardant la mer, un stylo à la main pour cocher la bonne.

Et il faut que tu saches aussi ça : elle dort toujours sur son côté du lit, celui de gauche. Une nuit, en vacances, dans un hôtel, elle a dormi en travers du lit, comme une reine, comme une étoile de mer, comme une femme libre. Elle s’est réveillée en pleine nuit et elle est retournée à gauche. Tu vois le niveau.

Au premier feu rouge, elle pose la question. Éric rit. Il rit, ce con. « Joëlle, c’était il y a vingt ans », et il monte la radio. Variété française, évidemment, un truc qui parle d’amour avec trois accords.

Leur fils, derrière, sans lever les yeux de son appareil :

« Maman, ta question, c’est ton mari depuis vingt ans. Tu préfères interroger papa qui n’est plus là que vivre avec quelqu’un qui est là. »

Trente ans, un costume de location et déjà la psychologie de comptoir. Il tient de son père, celui-là.

Elle baisse la radio. Elle dit qu’il lui faut la réponse pour son discours de témoin. C’est faux, et c’est très bien joué.

Éric répond : « On n’avait plus rien à se dire. »

Elle cherche dans le classeur. Cette phrase n’y est pas. Évidemment qu’elle n’y est pas : c’est la phrase des lâches, celle qui ne veut rien dire, celle qu’on trouve sur les forums. Elle la refuse. Objection non recevable.

Éric, les yeux sur la route : « Les femmes, vous gardez tout. Les tickets de caisse, les lettres, les rancunes. »

Et les hommes, chéri, vous gardez quoi ? Les clés de la voiture.

Sur la Basse Corniche, elle dit qu’elle ne signera pas le registre sans la vérité. Éric se gare sur le bas-côté, au-dessus de la mer. Bleu carte postale, rochers, une Méditerranée qui s’en tape complètement. Son téléphone sonne : c’est la mariée, ils sont en retard. Il répond « J’arrive », raccroche, et garde la main sur la clé. La main sur la clé, toujours. Prêt à repartir. Un dimanche, deux valises.

Alors Joëlle pose le classeur ouvert sur le tableau de bord, entre le désodorisant et les lunettes de soleil, et elle dit tout. Les vingt ans de pages. Les réponses apprises par cœur, dans le tram, sous la douche, en attendant des acheteurs de chez Carrefour. Et qu’elle dort toujours sur son côté du lit en laissant l’autre fait. Fait. Bordé. Comme une chambre d’amis pour un type qui ne viendra jamais.

Leur fils baisse son appareil photo.

Éric prend le classeur. Il tourne trois pages. Trois. Vingt ans d’écriture, trois pages. Il le referme.

« Il n’y a pas la bonne page, Joëlle. Je ne sais pas pourquoi je suis parti. Je ne me le suis jamais demandé. Toi, tu écrivais les réponses, et moi je n’ai jamais eu la question. C’est ça, ma honte : je m’en fichais. »

Et depuis ce jour, le classeur noir, que Joëlle a laissé sur le siège pour aller signer le registre, dort dans la boîte à gants d’Éric, et sa femme y écrit la liste des courses.

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