Tu racontes encore, à chaque visite, la vie que tu n'as jamais osé vivre ?

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Il était une fois une main de femme qui fourre, devant une maison de Lodève, une carte de visite toute neuve dans la poche de sa veste, une carte qui sent encore l’imprimerie low cost, avec écrit dessous, en petites capitales, « fondatrice ». C’est la main de Pauline. Quarante ans, développeuse à Montpellier, née ici, dans ce trou où les volets sont fermés même quand il y a quelqu’un derrière. Elle a un plan, Pauline : glisser cette carte dans le portefeuille de son père avant qu’il prenne son train. Un plan de gamine. Elle le sait, elle le fait quand même.

Son père a soixante-dix ans, il a vendu la maison, il part vivre chez sa sœur, à Gérone, pour toujours. La maison, c’est Pauline qui l’a vidée. Trois week-ends. Les cartons, les draps qui puent la naphtaline, les assiettes de la communion de personne, les factures de 1900 et des poussières. Son frère, lui, est venu chercher la tondeuse. Tu vois le genre. Il est reparti avec la tondeuse dans le coffre et la conscience tranquille, parce que chez les hommes de cette famille la conscience tranquille vient avec le moteur.

Il faut que je te dise le fond de l’affaire. À vingt-cinq ans, Pauline a annoncé à tout Lodève qu’elle plaquait tout pour monter sa boîte. Tout Lodève, ça veut dire la boulangère, le PMU et trois tantes, mais à Lodève ça fait une foule. Elle ne l’a jamais montée. Quinze ans de CDI au service informatique d’une mutuelle, à Montpellier. Le badge. La cantine à midi pile, pas midi cinq, midi pile, comme à l’école. La prime en décembre, qu’elle dépense en cadeaux pour prouver qu’elle gagne bien sa vie de fondatrice. À chaque visite, elle raconte sa boîte, ses clients, ses levées de fonds, elle parle de « runway » à des gens qui mettent le chauffage à 17. Et il y a deux ans, elle a écrit sa lettre de démission, elle l’a imprimée, et elle la garde pliée dans son sac. Comme une capote dans le portefeuille d’un puceau : ça rassure, ça s’use, ça ne sert pas.

Sur le trottoir, en attendant le taxi, il y a une vieille dame qui attend le car pour Clermont. Et Pauline, comme ça, sans prévenir, lui balance tout : je n’ai jamais monté de boîte, je n’ai jamais démissionné de rien. La vieille dame la regarde comme on regarde la météo et répond que le car a encore du retard. Voilà. Le premier aveu de sa vie, et c’est un horaire de car qui lui répond. C’est ça, la province : tu peux te mettre à poil, on te parlera des transports.

Le taxi arrive. Et le taxi, c’est Kevin. Bien sûr que c’est Kevin. Quarante et un ans, son premier amour, celui qui n’a jamais quitté Lodève, qui a des avant-bras de mec qui n’a jamais quitté Lodève. Il a pris son fils de quinze ans à l’avant, un ado avec la tête de ceux qui ont déjà tout compris aux adultes et qui leur en veulent.

Dans le taxi, Pauline demande son portefeuille à son père, pour vérifier qu’il a bien ses papiers. Il refuse. Il les a vérifiés trois fois. Il garde le portefeuille contre lui, plaqué sur le ventre, comme un vieux qui a vu des films sur les gitans.

Sur la route de Clermont, elle change de tactique. Elle lui tend la carte, « pour tes amis espagnols ». Et c’est le gamin qui la chope. Il tape le nom de la boîte sur son téléphone, rien, que dalle, néant numérique, et il dit, sans même se retourner : « Vous mentez comme les adultes, avec trop de détails. »

Petit con. Il a raison, et c’est pour ça que c’est un petit con.

Elle dit que le site est en travaux. Elle reprend la carte. Elle a quarante ans et elle vient de se faire griller par un môme qui n’a jamais payé une facture.

À l’aire de repos, le père va aux toilettes. Pauline, la commando, glisse la carte dans la poche de sa veste à lui, restée sur la banquette. Mission accomplie. Sauf qu’en remontant, il fouille la poche, il trouve la carte, il la regarde, longtemps, avec ses lunettes au bout du nez, et il la lui rend.

« Garde-la. Les gens qui t’aiment, ils préfèrent ton histoire à ta vie. C’est comme ça qu’ils te gardent enfermée. »

Soixante-dix ans de silence et il te sort ça entre deux péages, le vieux.

Devant la gare de Montpellier, pendant que Kevin sort la valise du coffre, elle dit tout à son père. Quinze ans de CDI à la mutuelle, pas une démission, la lettre pliée dans son sac depuis deux ans. Elle le dit vite, sale, sans détails. Le père ne dit rien. Il lui prend la carte des mains et la range dans son portefeuille, le fameux portefeuille, le coffre-fort. Kevin, qui n’a rien entendu, pose la valise sur le trottoir.

Le père lui dit : « Elle a sa boîte, tu sais. »

Kevin claque le coffre et rit. « Arrête. Toi, tu n’aurais jamais tenu quinze ans dans un bureau avec un badge, où on te dit à quelle heure manger. Ça, c’est nous, ceux qui ont eu la trouille. Pas toi. »

Et depuis ce jour, sur le frigo de son père, à Gérone, entre un aimant en forme de paella et une ordonnance, il y a la carte de visite d’une fondatrice qui n’existe pas.

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