Tu ranges en douce ce qu'il a posé là sans te demander ?

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Il était une fois, le premier des trois samedis où ils cherchent un canapé dans les magasins de meubles de la zone des Milles, à Aix-en-Provence, une femme de cinquante-six ans, Isabelle, cheffe de projet dans un bureau d’études, qui veut faire signer à Laurent, cinquante-huit ans, son compagnon, géomètre, le bon de commande du canapé en lin blanc cassé qu’elle a choisi, et qui a l’échantillon de lin dans son sac, comme une arme de poing.

Faut que tu comprennes le décor. La zone des Milles, c’est des hangars en tôle posés sur du goudron qui fond, des parkings grands comme des départements, des enseignes qui te promettent l’art de vivre entre un discount de pneus et un drive de fast-food. C’est là que la Provence vient acheter son bon goût en trois fois sans frais.

Ça fait trente ans qu’Isabelle décide de chaque objet de leur maison. Les rideaux, les assiettes, la couleur de la porte. Laurent dit oui à tout. Laurent est géomètre, il mesure le monde, il ne le choisit pas. Leurs amis disent qu’elle a l’œil, ces mêmes amis qui ont des cuisines en chêne rustique et des cadres « Live Laugh Love » dans les toilettes, donc on parle d’experts. Elle, elle dit qu’elle a fait une année d’architecture intérieure à Paris, à vingt ans. Une fois, Laurent a acheté seul une lampe pour le bureau. Le lendemain, elle l’a rapportée au magasin en disant qu’elle était cassée. Elle ne l’était pas. Tu vois le niveau. Moi je dis : respect.

Au premier magasin, devant le canapé en lin, pour la première fois en trente ans, Laurent dit non.

Non.

Comme ça, entre deux poufs. Le type qui n’a jamais eu d’avis sur une serviette de table veut le canapé en velours vert bouteille, au fond, près de la caisse. Près de la caisse, tu imagines. Le canapé que même le magasin planque à côté des bonbons et des piles.

Au café de la zone, Laurent part aux toilettes. Le serveur pose les deux cafés, un gamin avec une barbe taillée au cordeau et un tatouage de fougère sur l’avant-bras. Et Isabelle, sans prévenir, lui balance ce qu’elle n’a jamais dit à personne : elle n’a jamais fait d’école d’architecture intérieure. Elle a raté le concours, elle est rentrée à Aix, elle n’a rien dit. Trente-six ans de légende sur une année qui n’a pas existé. Et il y a deux ans, elle s’est inscrite pour animer un atelier de décoration à la maison de quartier. Elle s’est désistée la veille, de peur qu’une élève lui demande où elle avait appris. Une dame de soixante-dix ans avec un abat-jour sous le bras, voilà ce qui lui fait peur, à Isabelle. Pas la mort, pas le cancer. La retraitée curieuse.

Le serveur répond : « Moi, je dis que je suis barista. »

Puis, en reprenant le plateau : « Un diplôme, ça ne sert à rien, madame. Une prof, ce qui la fabrique, c’est l’élève qui y croit. »

Et il repart avec sa fougère, ce petit con qui vient de lui dire la seule chose intelligente qu’on entendra ce mois-ci dans toute la zone des Milles.

Elle ramène Laurent devant le lin. Elle sort l’échantillon et le tient à la lumière de la vitrine comme un prêtre qui lève l’hostie. Le lin va avec le parquet, le velours prend la poussière. C’est imparable, c’est de la physique. Le vendeur, cravate trop courte et haleine de chewing-gum, se tourne vers Laurent et demande comment monsieur souhaite financer. Monsieur. Évidemment. La meuf a fait tout le boulot, elle a l’échantillon, elle a la lumière, elle a l’argumentaire, et c’est à la braguette qu’on demande la carte bleue.

Isabelle dit au vendeur : « Les hommes n’ont pas d’œil. Ils ont des préférences. »

Laurent dit qu’il n’aime pas le lin.

Chez eux, elle pose l’échantillon de lin sur leur vieux canapé, pour qu’il s’y habitue. Comme on laisse traîner une capote sur la table de nuit d’un ado. Le jeudi soir, un échantillon de velours vert est posé à côté du sien. Laurent est allé le chercher seul, sans lui en parler. Trente ans de oui, et le voilà qui fait de la résistance en douce, qui mène sa guérilla textile en rentrant du boulot. Elle range le velours dans le tiroir du buffet. Le lendemain, il est de nouveau sur le canapé. Ça devient un film d’horreur. *L’Échantillon*. Interdit aux moins de seize ans.

Le troisième samedi, elle retourne au magasin, seule, pour signer le lin. Le vendeur lui annonce, avec la jouissance mal planquée du type qui adore les drames de couple tant qu’il touche sa commission, que Laurent a déjà versé un acompte sur le canapé vert, le jeudi, et qu’il vient signer le bon tout à l’heure.

Laurent arrive.

Et là, Isabelle, cinquante-six ans, cheffe de projet, qui mène des réunions de chantier avec des mecs en gilet orange, lui dit devant le vendeur qu’elle n’a jamais fait d’école. Et que s’il choisit tout seul, elle ne sert plus à rien.

Laurent prend le stylo. Il le tient au-dessus du bon. Et il la regarde. Il attend qu’elle dise oui. Le révolutionnaire du velours, le guérillero du jeudi soir, et il ne peut pas poser une signature sans sa permission.

Le vendeur les regarde l’un après l’autre.

« Vous êtes son ancienne prof, madame ? Il ne signe rien sans vous regarder. Il attend que vous lui disiez qu’il a bon. »

Et depuis ce jour, le canapé vert, que Laurent a signé quand elle a dit oui de la tête, trône au salon, et quand on le complimente, Isabelle dit que c’est elle qui l’a choisi.

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