Tu as un compte dont l'autre ignore tout, juste au cas où ?
Il était une fois, dans la cave d’une boutique de vin à Lyon, une caisse de douze grandes bouteilles de bourgogne que Roxane, trente et un ans, caviste, remplit en douce. Pas pour les boire. Pour pouvoir se tirer.
Depuis onze mois, elle vit chez Rémi, trente-quatre ans, cuisinier dans un restaurant de la Croix-Rousse. C’est un de ces types qui disent « jus » au lieu de sauce et qui te regardent manger comme si tu passais un oral. Elle l’aime. Ça n’a rien à voir.
Chaque mois, sur sa paie, elle achète une bouteille qui prend de la valeur et la couche dans une caisse en bois, à son nom, sous l’escalier de la cave. Il y en a onze. Pleine, la caisse se revend le prix d’une année de loyer. Tu sais ce que c’est, une année de loyer, pour une femme ? C’est une porte.
À la maison, elle dit que caviste, ça ne permet pas d’économiser. C’est vrai, en général. Ils partagent les courses et le loyer moitié-moitié, et c’est elle qui tient les comptes, parce que Rémi sait réduire un fond de veau pendant six heures mais pas additionner un ticket de caisse. La moitié de ses fringues est restée chez sa mère. Sur son téléphone, elle a une recherche de studios enregistrée, qu’elle regarde aux toilettes, culotte aux genoux, comme d’autres regardent du porno.
Quand elle avait dix ans, son père est parti avec la voiture et l’argent du compte commun. Pas un mot. Juste le vide sur le parking et le vide sur le relevé. Sa mère a pleuré au guichet de la banque, devant un conseiller qui regardait ses ongles. La caisse, c’est pour ça : pour ne jamais pleurer à un guichet. Roxane se voit, un soir, seule dans un studio à son nom, ouvrir la première bouteille sans rien demander à personne. Même pas un tire-bouchon, s’il le faut.
Et là, le restaurant de Rémi ferme. Il est au chômage. Il ne demande rien. C’est ça, le pire, avec les gentils : ils ne demandent rien, ils font des lentilles. Il coupe le chauffage. Il dit que ça va aller, en pull, avec la buée qui lui sort de la bouche au-dessus de l’assiette.
Il reste une bouteille à acheter.
Roxane garde sa paie pour la douzième. Évidemment, c’est le moment que choisit la machine à laver pour lâcher, en plein essorage, avec les draps dedans. Un bruit d’avion qui se crashe, puis plus rien, une flaque, et des draps trempés qui puent le chien mouillé. Rémi n’a pas de quoi. C’est elle qui paie la machine. La bouteille attend.
Elle demande une avance à sa patronne, une femme d’une soixantaine d’années qui tient la boutique depuis trente ans et qui a vu défiler tous les notaires de la Presqu’île venus acheter du grand cru pour épater leur maîtresse. La patronne descend à la cave, regarde la caisse à son nom et dit :
« Une caisse de bourgogne au nom d’une femme, c’est jamais pour son mariage. C’est pour le jour où elle se barre. »
Et elle refuse l’avance. Solidarité féminine, mon cul.
Rémi vend son scooter pour payer sa part du loyer. Roxane le laisse faire et garde sa paie entière. Oui, c’est dégueulasse. Non, je ne la juge pas. Quand tu as vu ta mère morver devant un conseiller bancaire, tu laisses un cuisinier vendre son scooter, et tu dors très bien.
Elle appelle le marchand. La bouteille est vendue. C’était la dernière.
Ce jour-là, justement, Rémi est passé à la boutique aider à décharger une livraison, parce qu’il faut bien qu’il serve à quelque chose. Un client entre, doudoune sans manches, montre au poignet, et demande conseil sur un grand bourgogne. À Rémi. Pas à elle, derrière son comptoir, avec son métier dans les mains. À lui, qui porte des cartons. Parce qu’il a une barbe et des avant-bras. Rémi descend à la cave avec le client chercher une bouteille. Et il voit la caisse, avec une place vide.
Pour son anniversaire, Rémi fait un dîner à la maison. Il a mis une nappe, allumé des bougies, sorti le grand jeu avec trois fois rien. Sous la table, Roxane a son téléphone ouvert sur un studio de la rue d’Austerlitz : lumineux, refait à neuf, comme ils disent tous. Rémi pose un paquet devant elle. Elle défait le papier. C’est la douzième bouteille, la dernière du marchand. C’est lui qui l’a achetée, avec l’argent du scooter. Le con. Il a cru à une collection. Il sourit, les yeux brillants, fier comme un chien qui rapporte un pigeon crevé.
« Comme ça, elle est complète. »
Le lendemain, Roxane descend à la cave avec la bouteille sous le bras. La patronne est là, comme par hasard. Elle ne dit rien. Elle se penche, tire de sous l’escalier une autre caisse, couverte d’une poussière de siècle, avec son nom à elle dessus.
« La mienne, je l’ai remplie à ton âge. Pour partir, moi aussi. Je ne suis jamais partie, et le vin est mort depuis vingt ans. »
Et depuis ce jour où elle a couché la douzième dans sa caisse pleine et où la patronne a remis la sienne à côté, Roxane n’est pas partie, elle n’a pas vendu sa caisse, elle ne l’a pas ouverte, Rémi croit toujours à une collection, deux caisses pleines dorment sous l’escalier de la cave, et le samedi, elle passe le chiffon sur les deux.