Tu offres ton cadeau en premier pour qu'il soit obligé de sortir le sien ?
Il était une fois une enveloppe promise le jour des noces, avec Venise dedans, rien que ça, les gondoles, les pigeons, le grand jeu, et Bérénice, trente-huit ans, violoniste à Levallois, l’attend ce soir, au dîner de leurs dix ans de mariage.
Le mari, c’est Benoît. Quarante et un ans, notaire. Tu vois le genre : un homme qui sait où sont rangés les actes de propriété de tout le monde et qui n’a jamais su où étaient rangées les petites cuillères chez lui. Le jour du mariage, devant tout le monde, micro en main, il a dit : « Pour nos dix ans, je t’emmène à Venise. » Les tantes ont applaudi. Les promesses faites devant les tantes, ça engage, en principe.
Chaque année, pour leur anniversaire, ils dînent dans le même restaurant de Levallois, à la même table, près de la fenêtre. Même vue sur la même rue, où il ne se passe rien, avec constance.
Et depuis dix ans, dans son téléphone, Bérénice tient une liste. Elle l’a appelée « Venise », parce que c’est ce qu’il lui doit. Tu veux savoir ce qu’il y a dedans ? Les dimanches chez la belle-mère, gigot, remarques, gigot. Le chat de Benoît, alors qu’elle est allergique : dix ans à s’écorcher les yeux pour un animal qui la méprise. Et la tournée de l’orchestre au Japon, refusée il y a trois ans. La belle-mère avait dit qu’une femme mariée ne part pas trois semaines. Les hommes de l’orchestre, eux, sont partis, et leurs femmes sont restées à la maison, à arroser les plantes et à ne pas mourir d’ennui. À Benoît, elle a dit que le Japon ne l’intéressait pas. La vérité, c’est qu’elle a refusé pour ne pas lui donner une raison de partir, lui. Parce que sa mère à elle, divorcée, dîne seule le dimanche devant la télévision, et qu’on apprend vite, petite, ce que coûte une porte qui claque.
Ce que personne ne sait, c’est que quand Benoît part en déplacement, Bérénice dort en travers du lit comme une étoile de mer bourrée, qu’elle joue du violon jusque tard, et que c’est ces soirs-là, seulement ces soirs-là, qu’elle chante en rangeant la cuisine. Et parfois elle se voit, un soir, arriver en retard, pas coiffée, sans cadeau, et Benoît content quand même. C’est son fantasme le plus sale. Pas un amant, non. Être attendue sans avoir rien fait pour.
Bon. Le restaurant. Benoît enlève sa veste, et là, dans la poche intérieure, Bérénice voit le coin d’une enveloppe blanche. Son cœur fait un truc idiot, comme à quinze ans.
Elle donne son cadeau la première. Une montre, payée avec trois mois de cachets, trois mois de Brahms pour un poignet de notaire. C’est une stratégie : tu donnes le tien, il est obligé de sortir le sien. Benoît met la montre, dit qu’elle est magnifique, et remplit les verres. Et c’est tout. Il remplit les verres.
Alors elle parle de Venise. De la Fenice. De l’orchestre qui y joue au printemps, elle a vérifié les dates, elle a même regardé les hôtels, elle a presque senti la lagune. Benoît dit que le toit de sa mère est à refaire, que ça va coûter cher cette année. Le toit de sa mère. Tu sens venir le truc ? Il sort ses lunettes de la poche de sa veste pour lire la carte des desserts, l’enveloppe remonte avec, il la remet en place, tranquille, comme on rentre un mouchoir.
Bérénice se lève, soi-disant pour les toilettes. Elle chope la maîtresse d’hôtel, une femme de la cinquantaine qui a vu défiler plus de couples qu’un juge aux affaires familiales, et elle lui demande si monsieur a prévu quelque chose pour le dessert, une surprise, un gâteau. La maîtresse d’hôtel dit que non. Puis elle la regarde, et elle ajoute :
« Dix ans que vous prenez la même table. Les couples qui prennent la même table dix ans de suite, c’est pas qu’ils s’aiment, c’est qu’ils ont peur de changer quelque chose. »
Prends ça dans les dents, entre la crème brûlée et le café.
Bérénice revient à table. Elle regarde la veste. Elle regarde Benoît. Et elle le dit, tout haut, assez fort pour la table d’à côté :
« Tu me dois Venise. »
Benoît ne rougit pas. Il sort l’enveloppe et la pose devant elle. Dedans, pas de billets. Une feuille, pliée en quatre, de son écriture à lui, cette écriture de notaire qui ne dépasse jamais des lignes. Les dimanches chez la mère de Bérénice, devant la télévision, justement. Le chat donné à son frère, parce qu’elle éternuait, tiens, elle croyait qu’il s’était sauvé. La moto vendue. Le cabinet de Bordeaux refusé, pour qu’elle garde son orchestre. Tout est daté, évidemment, c’est un notaire, il date même ses sacrifices.
« Je me suis dit que ce soir, on faisait les comptes. »
Bérénice sort son téléphone, ouvre « Venise », et le pose à côté de la feuille. Elle compare. Les deux listes ont la même longueur, à la ligne près, deux comptables du malheur qui se découvrent en équilibre parfait, le bilan le plus con et le plus tendre de tout Levallois. Elle lève les yeux vers lui, et elle voit qu’il porte la montre.
« Tu savais que je chante, quand t’es pas là ? »
Et depuis ce jour, ils ne sont pas allés à Venise, mais chaque année, à la même table, au dessert, chacun lit sa liste à l’autre, à voix haute.