Tu fais encore le signe de croix pour ne pas peiner tes parents ?
Il était une fois, et tu vas rire, une pharmacienne de la rue de la Roquette, trente-sept ans, que tout le 11e prend pour une sainte parce que chaque dimanche elle emmène son vieux père à la messe de Notre-Dame-de-la-Croix, à Ménilmontant, alors qu’Anaïs, tout ce qu’elle veut, c’est lui piquer les clés de sa vieille Peugeot grise.
Le père, c’est François. Quatre-vingts ans, ancien comptable, veuf depuis dix ans, rue Saint-Maur. Le genre d’homme qui a passé sa vie à aligner des colonnes et qui aligne maintenant sa bagnole sur le trottoir, devant l’église, comme si le trottoir lui revenait de droit divin. Il ne demande jamais si elle viendra. Il est en bas de chez elle, moteur allumé, à l’heure. Dans l’allée, il lui tient le bras. Et il conduit de plus en plus mal, tu n’imagines pas : il freine quand il pense à autre chose, il tourne quand il se souvient.
Il y a un frère, à Lyon. Le frère appelle une fois par mois, et à chaque fois il sort sa phrase, la même, polie comme un galet : « Fais ce que tu crois bon. » Très pratique, les frères à Lyon. Ils croient, et c’est toi qui fais. Anaïs fait.
Un jour, elle ramène la Peugeot du garage, seule au volant, et au feu rouge de Voltaire un laveur de pare-brise lui savonne la vitre sans rien demander. Elle lui tend deux euros et, va savoir pourquoi, elle vide son sac :
« Je n’ai jamais cru en Dieu. Je suis la seule athée de Paris qui va à la messe tous les dimanches. Et c’est moi qui l’ai inventée, cette messe : à l’enterrement de ma mère, devant le cercueil, j’ai dit à mon père : maman voudrait qu’on continue la messe ensemble. Ça fait dix ans. »
Le laveur lui rend la monnaie en sourire, avec la tête de celui qui en a vu passer, des confessions à travers un pare-brise :
« Vous avez remplacé le Bon Dieu par votre père, madame. Et vous appelez ça de l’amour, pour ne pas avoir à vous demander ce que vous, vous cherchez. »
Feu vert. Elle démarre. Philosophe de carrefour, deux euros la séance, elle n’a rien demandé, elle.
Faut que tu saches : sa communion, elle l’a faite pour sa mère. À son père, elle dit qu’elle veut les clés pour sa sécurité à lui, ce qui est vrai, et pas toute la vérité, ce qui est vrai aussi. Un dimanche où il avait la grippe, elle est allée à la messe toute seule, comme une conne, et elle s’est assise à sa place à lui, sur son bout de banc. Une autre fois, elle a tenté le coup : « Papa, et si on prenait un café boulevard Voltaire, plutôt ? » Il a dit « ta mère… », juste ça, les trois points compris, et elle a remis son manteau.
À l’église, il y a la voisine de banc. Une veuve de l’âge de François, chapeau, missel, regard de douanière. Pendant la communion, elle se penche vers Anaïs :
« Vous ne communiez jamais, vous. »
Anaïs regarde son père qui revient de l’autel, l’hostie dans la bouche, la mâchoire qui travaille. Si la vieille lui dit, il saura. Dix ans de théâtre, et le rideau tombe sur un bout de pain azyme. Non. Anaïs veut que les dimanches s’arrêtent avant. Proprement. Pas de Peugeot, pas de messe. Logique de pharmacienne : tu supprimes le véhicule, tu supprimes le symptôme.
Alors elle cache les clés dans le sucrier. Le sucrier, tu te rends compte, le génie criminel. François ouvre le tiroir de l’entrée et sort le double, celui qu’il garde depuis qu’il a acheté la voiture, sans même froncer un sourcil. Il conduit. Rue Oberkampf, il accroche un scooter garé, un petit bruit de plastique, presque rien. Le livreur sort du kebab en hurlant :
« Il voit plus rien, votre père ! »
Merci, Einstein.
Elle passe à l’artillerie lourde. Elle lui apporte sa boîte de somnifères à lui, qu’elle connaît par cœur puisque c’est elle qui les lui vend, et elle lui montre le triangle rouge, celui qui veut dire : pas de volant. Il regarde le triangle, il la regarde, elle.
« J’en prends la moitié. »
Il conduit. Sur les marches de l’église, la voisine de banc fixe Anaïs sans un mot. Le silence de cette femme, tu pourrais le mettre en bocal et le vendre au rayon toxiques.
Dernière carte. Ce dimanche-là, Anaïs arrive rue Saint-Maur avant lui, glisse les deux clés dans son sac à elle et lui annonce, la bouche en cœur, que la Peugeot est partie à la fourrière. Il la croit. Évidemment qu’il la croit, c’est sa fille, elle va à la messe. Il réfléchit deux secondes, décroche le téléphone et appelle un taxi.
« Pour la messe, on ne compte pas. »
Un taxi. Pour Ménilmontant. Un comptable. Elle se dit que Dieu, s’il existait, serait mort de rire.
Dans l’église, François se lève pour aller communier. La voisine de banc attend qu’il soit dans l’allée, et se penche vers Anaïs :
« Je ne lui ai rien dit, pour la communion. Vous avez tellement la foi, ma petite, il me l’a dit. Lui, il n’y croit plus depuis votre mère. Il vient pour vous. »
Et depuis ce jour, chaque dimanche, c’est Anaïs qui conduit son père à la messe de Ménilmontant, dans la Peugeot dont elle garde les clés.