Tu dis « j'ai fait pire » à ton ado, sans avoir jamais découché ?

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Il était une fois un journal intime à cadenas, couverture bleue, planqué au fond d’un carton marqué « Élodie, chambre », dans l’appartement de son père, avenue de Saint-Mandé, dans le 12e, à Paris : c’est celui de ses seize ans, et Élodie, quarante-quatre ans, médecin généraliste du quartier, veut le faire disparaître avant que Lou, sa fille de seize ans, l’ouvre.

Faut que tu comprennes le problème. Depuis que Lou fait le mur, Élodie lui sert sa grande histoire : à son âge, elle a fugué trois jours à Amsterdam, en stop, avec un garçon qui jouait de la guitare. « Je sais ce que c’est. J’ai fait pire. » Elle la ressort aussi aux ados de son cabinet, entre deux ordonnances de pilule et un vaccin contre le papillomavirus, histoire de passer pour la toubib cool qui a vécu. Sauf que c’est faux. À seize ans, Élodie n’a jamais découché. Pas une nuit. Amsterdam, c’est l’histoire que son père lui racontait quand elle était petite, sa fugue à lui. Elle l’a piquée. Comme on pique un pull dans l’armoire des parents, sauf que c’est un pull qui sent le shit et la liberté.

Et le pire, c’est qu’elle n’est pas si nulle. Le soir où Lou est sortie par la fenêtre, Élodie n’a rien dit. Elle a enfilé ses baskets et l’a suivie de loin jusqu’au lac Daumesnil, pour voir. Pas pour la ramener : pour voir. Comme une gamine qui colle son nez à la vitrine. Et à trente ans, elle s’est acheté un billet de train pour Amsterdam, toute seule, comme une grande. Elle ne l’a jamais pris. Il est encore dans son portefeuille, plié entre la carte Vitale et un ticket de pressing. Tu vois le genre de fugueuse.

Le père, soixante-dix-neuf ans, ancien prof de maths, part en résidence. Il demande qu’on vide l’appartement, trois mercredis de suite. Le frère envoie un message : « Dis-moi si tu as besoin. » Merci, le frère. Merci pour ta contribution essentielle. C’est Élodie qui loue la camionnette. C’est toujours les filles qui louent la camionnette, pendant que les fils proposent leur aide par texto, comme on propose de l’eau à quelqu’un qui se noie, depuis la plage.

Lou vient aider. Élodie cherche le carton de sa chambre. Trop tard : le père l’a déjà fermé au ruban adhésif et numéroté, parce qu’un prof de maths ne vide pas un appartement, il le met en équation. « Tu ne touches à rien, tout est dans mon inventaire. » Elle tente le coup de l’attendrissement, elle dit qu’elle veut seulement revoir ses affaires de petite fille sage. Et lui, pépère, sans lever le nez : « Une vie sage, sans faute, c’est pas de la vertu, ma grande. C’est souvent une vie qu’on a eu trop peur de vivre. » Voilà. Soixante-dix-neuf ans de sagesse balancés à sa fille comme une gifle, entre deux cartons de vaisselle. Le carnet d’inventaire, il le garde dans la poche de sa chemise, contre son cœur, l’endroit le plus sûr qu’il ait.

Le deuxième mercredi, Élodie arrive avant tout le monde. Cutter. Carton ouvert. Journal dans le sac. Ruban neuf par-dessus. Du travail propre, de chirurgienne, alors qu’elle n’est que généraliste. Le père arrive, cherche l’argenterie de sa mère et, sans prévenir, lui demande d’ouvrir son sac. Fouille au corps de sa propre fille, quarante-quatre ans, docteur en médecine. Et là, coup de génie : elle sort les couverts qu’elle avait pris exprès. Pas le journal. Une diversion en argent massif. Lou, qui la regarde vider son sac devant son grand-père, lui lâche : « Toi, t’as jamais rien fait que t’aurais pas pu raconter à papy. » Si seulement elle savait. Enfin, non. Justement, elle ne doit pas savoir.

Chez elle, Élodie n’ose pas le jeter. Parce que chez elle, c’est Lou qui descend les poubelles. La vie est mal faite : le seul ado de France qui sort les ordures sans qu’on le lui demande, c’est le sien.

Le troisième mercredi, elle le rapporte et le balance dans la poubelle de la cour de son père, sous les cartons pliés. Enterrement de première classe. Lou descend les sacs, voit le cadenas bleu qui dépasse, comme une main de mort-vivant qui sort de terre, et le ressort. Elle force le cadenas avec une épingle, en riant, parce que ces cadenas-là, à seize ans, on les ouvre avec les dents. Et elle lit tout haut, devant son grand-père :

« Mercredi. Révisé les fonctions. Maman a fait des endives. »

Elle tourne les pages. Elle en tourne encore. Des endives, des fonctions, des mercredis.

« C’est quand, Amsterdam ? »

Élodie pourrait mentir encore. Elle a l’entraînement. Mais elle dit : « Il n’y a pas d’Amsterdam. C’est pas ma fugue. C’est celle de ton grand-père. »

Le père s’assoit sur un carton. Le carton plie un peu, l’inventaire aussi.

« Moi non plus, je l’ai jamais faite. Je l’ai inventée pour que tu me trouves intéressant. Avant le service militaire, j’avais jamais dépassé Créteil. »

Créteil. Le grand aventurier. Le guitariste du stop, c’était la ligne 8.

Lou referme le journal et le met dans la poche de sa veste.

« Alors celui-là, je le garde. C’est le seul truc vrai de la famille. »

Et depuis ce jour, le journal à cadenas bleu dort sur la table de nuit de Lou, avec ses endives et ses fonctions, et c’est le livre le plus subversif de la maison.

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