Tu te relèves le soir pour regarder en douce ce que tu lui as confisqué ?
Il était une fois une valise rouge, ouverte en grand dans l’entrée d’un appart de la rue Daguerre, dans le 14e, à Paris, le matin où Yann, dix-huit ans, part en prépa à Bordeaux, et Lætitia, quarante-cinq ans, DRH, sa mère, qui serre contre elle un cahier vert à spirale comme on serre une pièce à conviction, pour le glisser dedans.
Le père de Yann vit de l’autre côté de la Seine. Rive droite, appart lumineux, nouvelle compagne qui fait du yoga et des confitures sans sucre. Il vient pour la gare. La gare, c’est la partie photogénique. La valise, les étiquettes, le nom cousu dans chaque pull, à la main, le soir, avec des lunettes de lecture qu’elle déteste : c’est Lætitia. Comme d’habitude. Les pères, tu les vois sur le quai. Les mères, tu les vois jamais, elles sont dans les ourlets.
Il faut que je te dise ce qui s’est passé avant, sinon tu vas rien comprendre et tu vas la juger. Et je t’interdis de la juger. Enfin si, un peu, mais après.
À douze ans, Yann dessinait des BD dans des cahiers verts. À table, en classe, au lit, aux chiottes probablement. Des chevaliers, des monstres, des profs avec des têtes de cochon. Ses notes baissaient. Et Lætitia, qui passe ses journées à expliquer à des adultes en pleurs que leur poste « n’est plus aligné avec la stratégie », lui a dit que ça servait à rien. Ce qui, techniquement, est vrai. Rien ne sert à rien, c’est même pour ça qu’on le fait. Au déménagement, elle lui a dit que les cahiers étaient perdus. Il a arrêté de dessiner. Il est devenu premier en maths. Bravo, maman. Plan social réussi, zéro syndicat.
Sauf que.
La nuit d’avant le départ, Lætitia descend à la cave avec la lampe de son téléphone, en chaussettes, parmi les vélos crevés des voisins et les cartons d’une vie bien rangée. Elle ouvre un carton marqué « Factures ». Personne n’ouvre jamais un carton marqué « Factures », c’est la planque parfaite, c’est la boîte noire de la classe moyenne. Dedans, les douze cahiers verts. Elle s’assoit sur une caisse et elle lit. Comme presque tous les soirs depuis six ans. Six ans, tu te rends compte ? D’autres ont un amant, un problème avec le rosé, un compte Instagram secret. Elle, elle a un gamin de douze ans en papier, au sous-sol, et elle va le voir en cachette.
Elle prend le dernier cahier et elle remonte.
L’an dernier, pour ses dix-sept ans, elle avait acheté une boîte de feutres. Des beaux, des chers, des feutres de pro. Elle lui a offert une calculatrice. Les feutres sont restés dans son tiroir, à elle, entre les collants et les ordonnances. Le jour de l’admission en prépa, elle a pleuré dans la voiture, et ce n’était pas de joie. C’était le pleur de quelqu’un qui a gagné exactement ce qu’elle voulait et qui comprend, au feu rouge, que c’était pas ça qu’elle voulait.
Le matin, donc, elle glisse le cahier vert sous les pulls de la valise. Yann revient avec ses annales, ressort le cahier sans l’ouvrir, le pose sur l’étagère.
« J’ai pas la place, maman. »
Évidemment. On a fabriqué un garçon qui sait optimiser l’espace.
Elle reprend le cahier et le met dans son sac. Au café de la gare Montparnasse, ce café où le croissant coûte le prix d’un rein, pendant que Yann va composter, elle le glisse dans le sac à dos de Yann, pendu à sa chaise. Le serveur pose les cafés, la voit faire, et décide qu’on lui a demandé son avis.
« Les mères, ici, elles glissent toutes un truc dans le sac du gamin. Les gamins le jettent en arrivant. »
Merci, Socrate en gilet noir. Le type sert quatre cents expressos par jour à des gens qui partent, et il se croit sociologue. Il a vu passer mille mères et il en a pas regardé une seule.
Yann revient, voit le coin vert qui dépasse, ressort le cahier et le pose devant elle sans rien dire. Le père boit son café. Il le boit lentement, le père, il a tout son temps, il a jamais rien cousu. Et il sort sa phrase, celle qu’il a sûrement répétée sur le pont :
« Toi, les dociles, tu les recrutes le matin, et le soir tu les fabriques à la maison. »
Le salaud. Le salaud qui a raison. C’est ça le pire, chez les ex : de temps en temps ils ont raison, et toujours au mauvais moment, et jamais pour t’aider.
Sur le quai, Yann a déjà son billet à la main. Lætitia sort le cahier et l’ouvre à la première page : un chevalier avec des baskets. Un chevalier avec des baskets, putain. Tout est là. L’armure et les Nike. Le gamin avait tout compris à douze ans.
Yann jette un œil.
« C’était nul, ça. J’étais petit. »
Il monte dans le wagon.
Et là, Lætitia fait un truc qu’elle n’a jamais fait de sa carrière : elle arrête de gérer. Elle le rattrape à la porte du wagon, le cahier contre elle, devant les gens avec leurs valises à roulettes qui soufflent.
« Je les ai jamais perdus. Ils sont à la cave. Les douze. Je descends les lire le soir. C’est moi qui t’ai dit que ça servait à rien. »
Pas d’élément de langage. Pas de « on va trouver ensemble une solution ». Juste les faits. La première fois qu’elle se licencie elle-même.
Yann la regarde. Il ouvre son sac à dos, celui qui ne devait rien contenir de vert, et il sort un carnet noir. Il l’ouvre. Des pages pleines. Des dessins serrés, au stylo, jusque dans les marges, comme des gens qui manquent d’air.
« Moi aussi. Je dessine toutes les nuits depuis six ans, sous les annales. Je t’ai dit que j’avais arrêté. Garde le vert. »
Et depuis ce jour, le cahier vert est posé sur le bureau de la chambre vide de Yann, et Lætitia ne descend plus à la cave.