Tu mets deux couverts le soir, alors que personne ne vient ?
Il était une fois une bouteille de saint-joseph qui prend la poussière sur une étagère de cuisine du 6e, à Paris, et Isabelle, cinquante-cinq ans, pharmacienne rue de Sèvres, qui crève d’envie d’entrer avec elle au dîner du samedi de sa voisine de palier.
La voisine, c’est Katia. Soixante ans. En huit ans, elles se sont dit bonjour dans l’escalier. Bonjour. Point. Dans le 6e, on ne se parle pas, on se croise avec des sacs Bon Marché et l’air d’avoir déjà quelqu’un à qui parler. Mais chaque samedi soir, à travers le mur mitoyen, Isabelle entend Katia rire. Des voix, de la musique, des verres qui trinquent. La fête. La vraie vie, celle des autres, à vingt centimètres de plâtre.
Et je vais te dire ce que personne ne sait : Isabelle vit des samedis de Katia. Le samedi, elle colle un verre contre le mur, comme une gamine dans un film d’espionnage pourri, pour mieux entendre. Elle met deux couverts sur sa table. Deux. Pour qui ? Pour personne, pour le principe, pour ne pas manger en face du vide. Et elle rit aux blagues qu’elle entend. Seule dans sa cuisine, la tempe contre la cloison, elle se marre aux vannes d’inconnus. C’est pas triste, c’est pire : c’est appliqué.
Et à ses employées, à sa sœur, elle dit : « Je suis très bien seule. Je ne supporte plus personne. » Tu parles. La sœur hoche la tête, elle s’en fout, elle a un mari qui ronfle et une maison à Houlgate, elle a gagné. Chez elle, le dimanche, on met Isabelle au bout de la table, côté enfants, comme toujours les célibataires. Entre un ado qui fait la gueule et un neveu qui renverse le jus de pomme. On ne le dit jamais, mais le message est clair : t’as pas de mec, t’as pas droit au milieu de la table.
Il y a deux ans, elle a acheté la bouteille. Chez le caviste de la rue du Cherche-Midi, qui lui a fait tout un roman sur le terroir, la syrah, le granit, alors qu’elle voulait juste un prétexte avec un bouchon. Elle est allée jusqu’à la porte de Katia. Le doigt à deux centimètres de la sonnette. Et elle est rentrée chez elle. La bouteille est retournée sur l’étagère. Deux ans qu’elle attend, la pauvre, comme sa propriétaire.
À la pharmacie, en rangeant les boîtes, elle dit à sa préparatrice : « Les femmes seules de cinquante-cinq ans, on les reconnaît à la caisse : des somnifères et des pastilles de lave-vaisselle en petite boîte. » La préparatrice rigole, elle a trente ans, elle croit que c’est une blague. C’est un autoportrait.
Et puis la vie, qui a parfois de l’humour, envoie une fuite. Chez Isabelle. Le genre de flotte qui s’infiltre, qui descend, qui s’étale, et qui finit en auréole jaune sur le plafond de Katia. Le lendemain, un mot glissé sous la porte d’Isabelle : « Il faudra faire un constat. » Pas de bonjour, pas de signature, juste l’administration du malheur.
Isabelle se dit : c’est maintenant. Un constat, c’est une raison officielle. Personne ne peut te reprocher de sonner avec un constat. Alors elle choisit l’heure du dîner, évidemment, et elle sonne chez Katia avec le constat dans une main et la bouteille dans l’autre. Katia ouvre à peine. Dix centimètres de porte. Elle prend le constat : « Merci, je suis en plein dîner. » Derrière elle, des rires. La porte se referme. Clac. La bouteille est toujours dans la main d’Isabelle, comme un bouquet de mariée après que le marié s’est barré.
Elle ne lâche pas. Elle pose la bouteille sur le paillasson de Katia avec un mot : « Pour vos invités. » Le lendemain matin, la bouteille est sur son paillasson à elle, avec un autre mot : « Merci, on ne boit pas. » On. On ne boit pas. Toute une tablée de sobres qui se marrent comme des bourrés tous les samedis, c’est ça, ouais.
Le gardien, qui sort les poubelles, la voit ramasser la bouteille. Il a vu passer trente ans de solitudes en pantoufles dans cet escalier, il a son avis, il le donne gratuitement : « Avec une bouteille, madame, on vient demander quelque chose. Les portes, elles ne s’ouvrent pas pour ce qu’on apporte. » Et il repart avec ses poubelles, l’air du type qui vient de sortir du Spinoza à six heures du matin. Agaçant. Mais pas con.
Le samedi suivant, Isabelle revient sonner avec la bouteille, pendant les rires. Une fois. Rien. Deux fois. Rien. Trois fois. Personne n’ouvre. Les rires continuent, joyeux, cruels, comme dans une cour de récré quand t’es pas invitée à l’anniversaire.
Alors Isabelle, debout sur le palier, cinquante-cinq ans, pharmacienne, diplômée, propriétaire, ouvre la bouche et dit tout haut ce qu’on ne dit jamais dans le 6e : « Je vous écoute à travers le mur tous les samedis. Je mets deux couverts. Je ris à vos blagues. »
Les rires s’arrêtent net.
La porte s’ouvre.
Katia est seule. La radio allumée sur une émission de rires et de musique, des applaudissements en boîte, des verres qui trinquent dans un studio. Une seule assiette sur la table. Pas d’invités. Jamais eu d’invités. Elle prend la bouteille des mains d’Isabelle, comme si elle l’attendait depuis deux ans elle aussi.
« Il n’y a jamais personne. Je monte la radio et je ris fort pour qu’on m’entende. Moi aussi, je vous écoute à travers le mur. Je sais que vous mettez deux couverts. »
Et depuis ce jour, le samedi, Isabelle dîne chez Katia, et elles baissent la radio.