Toi aussi, la nuit, tu effaces leur père de toutes les photos de famille ?

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Il était une fois une feuille Canson bleue, posée sur une table de cuisine de la rue de la Convention, dans le 15e, à Paris, sur laquelle un gamin de huit ans doit coller lundi la photo de son héros, et à côté, Yaëlle, trente-cinq ans, photographe, qui étale des tirages d’elle-même pour que ce soit sa gueule à elle qu’il colle.

Le gamin, c’est Oscar, CE2, école de la rue Lecourbe. Le père, quarante ans, fait sauter des tours sur les chantiers de démolition. Il est parti quand Oscar avait trois ans, il le prend un week-end sur deux. Yaëlle fait le reste : les devoirs, les poux, les nuits de fièvre à trente-neuf cinq, le Doliprane dosé au poids, les baskets trop petites tous les quatre mois. Tu connais le partage. Lui, les explosions. Elle, la lessive.

Sur le mur de la classe, les autres ont punaisé Napoléon et un footballeur. À huit ans, on aime les mecs qui gagnent. Oscar a écrit au crayon, en haut de la feuille : « Mon héros : papa ». Il veut la photo de la tour de Bagnolet qui tombe, le père devant, casque sur la tête, avec l’air d’un type qui aurait inventé la gravité. C’est Yaëlle qui l’a prise, il y a six ans. Elle répond que le disque dur a grillé et que tout est parti. Elle le dit avec l’aplomb des femmes qui mentent pour une bonne cause, c’est-à-dire la leur.

Elle descend au labo photo de la rue du Commerce, chez l’homme qui tire ses travaux, pour imprimer trois portraits d’elle. Il regarde l’écran et plisse les yeux.

« Vous êtes jamais sur vos photos, vous. »

Et va savoir pourquoi, c’est à lui qu’elle avoue. Pas à une copine, pas à une psy à quatre-vingts balles la séance. À un type en gilet qui sent le fixateur. Depuis cinq ans, la nuit, avec le logiciel de son métier, elle efface le père de toutes les photos de famille : la plage, les anniversaires, la rentrée. Tampon de duplication, pixel par pixel, elle bouche le trou avec du sable, du ciel, du papier peint. La tour, elle l’a supprimée. Il ne reste qu’Oscar, tout seul, sur cinq ans de photos, un gosse qui sourit à personne.

L’homme du labo hausse les épaules.

« Lui, il démolit des tours, vous, vous effacez son père. C’est le même métier. Vous valez pas mieux que lui. »

Merci, monsieur. La morale, c’est en supplément ?

Il faut dire que quand Oscar rentre d’un week-end et raconte son père, Yaëlle passe l’aspirateur. Fort. L’aspirateur couvre très bien le récit des frites mangées sur la selle de la moto. Et l’an dernier, elle s’était proposée pour la journée des métiers des parents dans la classe. Le maître a pris le père et sa vidéo de démolition. Trente gamins qui hurlent devant un immeuble qui s’écroule au ralenti : forcément, ça bat une femme qui parle de lumière naturelle. Depuis, le maître l’appelle « le papa de la tour ». Elle, il l’appelle « maman ». Comme toutes les autres. Comme un meuble.

De retour, elle pose les trois tirages sur la feuille Canson. Elle sur un toit. Elle avec son appareil. Elle sur un échafaudage, cheveux dans le vent, franchement plus héroïque que Napoléon, qui n’a jamais tenu une rambarde au septième étage avec un zoom de deux kilos.

« Et moi ? J’ai photographié des tours, moi aussi. »

Oscar repousse les tirages.

« Toi, t’es derrière. On te voit pas. »

Huit ans, et déjà la cruauté d’un critique d’art.

Le samedi, elle l’emmène au mariage qu’elle photographie à la mairie du 15e, la feuille Canson dans son sac, et lui tend son vieil appareil.

« Prends-moi, là, pour ton héros. »

Oscar cadre. Oscar déclenche. Oscar photographie la moto de son père, qui arrive au bas des marches pile pendant le lancer de riz. Le père enlève son casque comme dans une pub pour déodorant. Les mariés se retournent. La mariée aussi le trouve bien, la conne. Le père rit.

« Les pères du week-end, on est des stars : on arrive avec des cadeaux, on repart avant les devoirs. »

Au moins, il le sait. Il dit qu’il a la photo de la tour sur son téléphone. Évidemment qu’il l’a. Les mecs gardent toujours la photo où ils sont beaux. Oscar part avec la feuille sous le bras, et Yaëlle refait la sortie des mariés, parce qu’il y avait une moto dans le champ.

La feuille revient le dimanche soir. La tour qui tombe, collée. Le père devant. Oscar file sous la douche. Yaëlle glisse un couteau sous un coin de la photo et décolle, doucement, avec la délicatesse d’une chirurgienne qui opère son ex.

Le père, revenu chercher le sac oublié, la voit faire depuis la porte de la cuisine.

Elle pose le couteau.

« Je t’ai effacé. De toutes les photos. Cinq ans. Le disque dur a jamais grillé. Je voulais être la seule sur ce mur. »

Le père prend la feuille et montre, en bas, au crayon, l’écriture d’Oscar : « Photo : maman ».

« Moi aussi. Chez moi, sur le frigo, la photo de la maternité, je t’ai coupée aux ciseaux. Il croit que c’est moi qui l’ai tenu en premier. »

Et depuis ce jour, la tour qui tombe est punaisée au-dessus du lit d’Oscar, le père devant, et en bas, au crayon, « Photo : maman », que Yaëlle n’a jamais repassé au feutre, parce qu’un crayon, ça s’efface, et que personne ne s’y est jamais risqué.

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