Tu retiens ton souffle quand ta mère t'embrasse ?
Il était une fois une robe rouge sans manches, achetée l’an dernier, l’étiquette encore dessus, qui pend au fond d’une armoire de la rue de la Roquette, et que Gaëlle, quarante-huit ans, directrice marketing d’une marque de cosmétiques, veut porter bras nus.
Tu vois le genre de robe. Celle qu’on achète pour la femme qu’on sera le mois prochain, quand on aura dormi, maigri, arrêté le vin blanc du mardi. Une robe qui t’attend comme un reproche sur un cintre.
Gaëlle vit avec sa fille Lou, quinze ans, l’âge où l’on a des bras comme des allumettes et un avis définitif sur tout. Gaëlle, elle, depuis deux étés, a les bras de sa mère. C’est arrivé sans prévenir, sans faire-part. Un matin, la peau a décidé qu’elle avait assez tenu, merci, et qu’elle allait maintenant pendre.
Alors Gaëlle cache ses bras sous des manches longues, même en juillet. Quand on lui demande pourquoi, elle répond : « J’ai toujours froid. » Tu parles. Elle vend de la crème raffermissante à des femmes terrifiées toute l’année, elle sait très bien de quoi elle a froid.
Sa mère, soixante-seize ans, vit seule à Vincennes. Gaëlle n’y est pas allée depuis Pâques. Au téléphone, elle dit : « J’ai trop de travail, on se voit cet été. » Vincennes, c’est vingt minutes de ligne 1. Le travail a bon dos, mais pas celui de sa mère.
Ce qu’elle ne dit à personne, et que je te dis à toi : le corps de sa mère la dégoûte. Les bras surtout, la peau qui pend sous le coude, les taches. Quand sa mère l’embrasse, Gaëlle retient son souffle et compte jusqu’à trois, comme on plonge dans une piscine trop froide. Elle ne l’a pas touchée depuis l’enterrement de son père. Ce jour-là, elle était restée longtemps le visage dans le bras de sa mère, sans bouger, et elle avait pleuré. C’était le même bras. Il n’était pas plus ferme. Ce jour-là, elle n’avait pas compté.
Et puis vient le jour. Lou lui montre une photo prise au concert de la veille. Gaëlle a le bras levé, la tête renversée, elle hurle un refrain, elle a l’air heureuse, ce qui est déjà suspect. Sous le bras, la peau pend. Lou dit : « T’as les bras de mamie. » Elle le dit comme on annonce la météo, avec la cruauté paisible des gens qui ont encore toute leur peau et la croient fournie à vie.
Le même soir, sa mère appelle : « Tu viens dimanche pour mes soixante-dix-sept ans ? La fille de la voisine, elle, vient tous les jeudis. » La fille de la voisine, cette sainte, cette pute à médailles. Gaëlle dit oui. Avec sa mère, on dit oui, et on fait la gueule après.
Il reste cinq jours pour avoir des bras présentables. Gaëlle a un plan. Gaëlle a toujours un plan, c’est son métier.
Elle va dans une salle de sport de la rue Oberkampf, où des gens de trente ans transpirent devant des miroirs avec la ferveur des premiers chrétiens. La coach, trente ans, lui pince la peau du bras entre deux doigts, comme on vérifie un melon, et dit : « Pour ça, comptez deux ans. » Puis, en notant quelque chose : « Les hommes viennent quand leur médecin le leur dit. Les femmes viennent quand elles ont vu une photo. » Gaëlle aurait voulu la gifler. Gaëlle signe pour deux ans. Quand on ne peut pas dire à quelqu’un qu’il a raison, on le paie.
Deux ans, c’est trop loin. Elle prend rendez-vous chez un chirurgien du boulevard Voltaire, un homme qui gagne sa vie en découpant les complexes des autres et en les facturant au centimètre. Il mesure ses bras, les photographie sous tous les angles, et dit qu’il n’a pas de place avant huit mois. Elle réserve la date. En rangeant son appareil, sans même la regarder, il dit : « La salle de sport, le plan, la patience, c’est une façon très bien vue de ne prendre personne dans ses bras. » Elle paie la consultation, ce qui revient à payer pour se faire psychanalyser par un tailleur. Dans son agenda, en face de la date, elle écrit : « Vincennes. »
Huit mois, c’est encore trop loin. Il reste un essai avant dimanche : la vidéo que la marque tourne pour ses crèmes, avec les dirigeants, tous souriants et réconciliés avec le temps qui passe. Gaëlle y met la robe rouge. Elle arrache l’étiquette. Elle enlève sa veste. Elle se tient droite, bras nus, sous les projecteurs, et pendant trois secondes elle est magnifique, je te le jure. Son patron, cinquante-cinq ans, cheveux blancs, filmé en bras de chemise, des avant-bras velus que personne n’a jamais songé à cacher, lui dit devant l’équipe : « Remets ta veste, Gaëlle, pour la caméra. » Lui, ses cheveux blancs, on appelle ça de l’expérience. Elle la remet.
Dimanche, à Vincennes, il fait chaud, une chaleur de fin du monde. Gaëlle porte la robe rouge sous un long gilet, comme une femme qui transporte une bombe. Sa mère a mis la table sur le balcon, la nappe des grandes occasions, le gâteau de la boulangerie d’en bas. « Enlève ton gilet, tu vas cuire. » Gaëlle le garde pendant l’entrée, le plat, le fromage. Elle transpire, elle sourit, elle cuit. Au dessert, elle l’enlève. Bras nus.
Sa mère regarde ses bras et ne dit rien. Rien. Pas un mot, pas un sourcil. Elle les regarde comme on regarde ses propres bras, ceux qu’on connaît par cœur.
Alors Gaëlle, toute légère tout à coup, se tourne vers sa fille et tend les bras pour l’embrasser. Lou se raidit, retient son souffle, et recule sa chaise.
Sa mère pose sa fourchette et dit : « Elle a de qui tenir. Toi aussi, tu comptes jusqu’à trois quand je t’embrasse. »
Et depuis ce jour, Gaëlle porte la robe rouge bras nus à Vincennes, et nulle part ailleurs.