Tu attends que tout le monde parte pour refaire leur travail ?

audio-thumbnail
0:00
/296.2

Il était une fois une maquette blanche en carton plume, une école que l’agence présente à un concours, posée sur une table d’une agence d’architectes de la rue de Châteaudun, dans le 9e, à Paris, là où les loyers coûtent un rein et où les hommes en chemise bleue ciel se croient encore au siècle des cathédrales, et Karine, cinquante-six ans, architecte associée, qui veut la poser sur le bureau de Nicolas, le fondateur, soixante-deux ans, et l’entendre dire un seul mot : « Parfait. »

Vingt ans qu’elle attend ce mot. Vingt ans, tu te rends compte. On fait des enfants, ils passent le bac, ils partent, et Nicolas n’a toujours pas ouvert la bouche pour dire « parfait ». Il dit « pas mal ». Il dit « hm ». Il dit « on en reparle ». Nicolas parle comme un distributeur de tickets en panne.

Karine dirige une équipe. L’équipe la trouve exigeante, et le dit avec respect, comme on parle d’une montagne. Elle a construit des écoles, une piscine, un collège. Du vrai béton, des vrais gamins dedans, des vraies chasses d’eau qui marchent. Et jamais, tu m’entends, jamais elle n’est allée voir un de ses bâtiments une fois fini. Quand elle passe devant en voiture, elle prend une autre rue. Elle fait des détours de vingt minutes pour ne pas croiser sa propre piscine. Il y a des gens qui changent de trottoir pour éviter leur ex. Karine, elle évite son œuvre.

L’an dernier, au jury d’un concours, le président, un type qui avait dû lire trois pages du dossier dans le taxi, a posé toutes ses questions sur le projet de Karine à Nicolas. Elle était là, assise à côté, avec les plans dans la tête jusqu’au dernier boulon. Nicolas a répondu. Il a répondu avec aisance, avec la voix grave du monsieur qui a toujours su. Personne n’a trouvé ça bizarre. C’est ça le plus beau.

Un soir, la plus jeune de l’équipe, vingt-six ans, revient chercher son téléphone. Elle pousse la porte et trouve Karine seule, penchée sur la maquette de l’équipe, le cutter à la main, en train de recouper le toit. Karine lève la tête et dit : « Je vérifiais. » La plus jeune regarde les chutes de carton par terre, une petite neige blanche autour des chaussures de sa cheffe. Elle ne dit rien. Elle sort.

Parce que voilà le secret, et je te le donne gratuit : depuis vingt ans, chaque nuit de rendu, Karine refait les maquettes de son équipe. Toutes. Et le matin, fraîche comme un mensonge, elle leur dit : « Bravo, je n’ai rien touché. » L’an dernier, une fois, une seule, elle est partie en laissant une maquette sans y toucher. Elle a tenu jusqu’à onze heures du soir. À onze heures, elle est revenue en taxi. Le chauffeur a dû croire à une histoire d’amant. C’en était une, d’une certaine façon.

Le concours se rend dans trois jours. Karine pose la maquette sur le bureau de Nicolas. Il la tourne, la regarde de près, plisse les yeux comme un bijoutier devant une fausse perle. « Pas mal. » Et il montre l’escalier du doigt. Un doigt. Même pas une phrase, un doigt.

Alors Karine garde toute l’équipe pour refaire l’escalier. Le soir tombe sur la rue de Châteaudun, les pizzas arrivent, ça sent le carton chaud et la quatre-fromages. La plus jeune, en collant une marche, dit tout haut, sans lever les yeux :

« Vous refaites pas pour que ce soit bien. Vous nous le prenez. Et vos "bravo, j’ai rien touché", ça nous apprend juste à attendre que vous repassiez. »

Silence de pizzeria. Le chef de projet, quarante ans, qui attend depuis des années qu’on lui propose d’entrer comme associé, et qui l’attend avec une patience de chien qui sait très bien où est rangée la laisse, regarde Karine recouper une marche qu’il vient de coller. Il dit, devant tout le monde :

« Toi, Karine, t’es pas exigeante. T’es jamais contente. C’est pas pareil. »

Il débranche le fil chaud. Il s’en va. Et les autres le suivent, un par un, comme des canetons, en emportant leurs parts froides. Faut pas croire, c’est courageux, mais c’est surtout plus facile de partir en groupe.

Karine refait l’escalier seule, la nuit. Les marches, les contremarches, le garde-corps, au dixième de millimètre. Le matin, elle pose la maquette sur le bureau de Nicolas. Il ne dit rien. Il prend la maquette, l’emporte dans son bureau, et ferme la porte.

Elle attend. Puis elle ouvre la porte.

Nicolas est penché sur la maquette, le cutter à la main, en train de recouper son escalier. Le grand homme. Le fondateur. Le monsieur des jurys. Accroupi sur son carton plume comme un gosse qui triche à ses devoirs.

Karine pose la main sur la table.

« Je refais les maquettes de l’équipe. Toutes les nuits. Vingt ans. Je leur dis que j’ai rien touché. J’ai jamais regardé un seul de mes bâtiments fini. »

Nicolas pose le cutter.

« Moi, je refais les tiennes. Vingt ans aussi. J’ai jamais dit parfait à personne. Je sais pas ce que c’est. »

Et depuis ce jour, la maquette de l’école est posée dans l’entrée de l’agence, l’escalier recoupé trois fois, et personne n’y touche plus.

audio-thumbnail
wake
0:00
/20.3

Ensuite

Autre histoire