Tu as déjà écrit en douce ce que ton enfant devait dire, à sa place ?
Il était une fois, sur le parvis de Notre-Dame, à Grenoble, un samedi de confirmation, Séverine, quarante-quatre ans, cheffe de produit dans une start-up de covoiturage, athée, qui veut entendre son fils de seize ans, Yanis, dire non à l’évêque devant toute la famille de son père, la totale, les tantes, les cousins, les chapeaux.
Faut que tu comprennes le décor. Séverine et le père sont séparés depuis dix ans. Chez elle, on ne croit à rien, et on le dit, à table, fort, avec du vin. Chez lui, on va à la messe : on se lève, on s’assoit, on se relève, une sorte de crossfit pour gens qui ont peur de mourir. C’est la grand-mère, la mère du père, qui a mis le petit au catéchisme. Quand Yanis avait huit ans, Séverine l’en a retiré en cours d’année, sans prévenir personne, comme on sort un gamin d’une secte. Le père l’y a remis la semaine suivante. Match nul, retour au vestiaire, huit ans de guerre froide en garde alternée.
Et là, c’est la finale. L’évêque ne vient à Notre-Dame qu’une fois par an, comme le Père Noël mais en violet. Si Yanis doit dire non, c’est aujourd’hui, devant lui.
Ce matin, c’est elle qui repasse la chemise blanche. Elle la repasse bien, en plus : les manches, le col, les poignets. Elle repasse la chemise dans laquelle son fils va dire oui, et elle repasse quand même, parce qu’une mère, même athée, ça ne laisse pas partir son gosse froissé chez les cathos.
Puis elle s’assoit dans la cuisine et recopie, au dos d’une carte de visite, une phrase : « Je ne crois pas, et je ne veux pas mentir devant vous. » C’est sobre. C’est digne. C’est d’elle.
Dans le VTC, Yanis a ses écouteurs. Il regarde la fenêtre, les ronds-points, les montagnes, avec l’air d’un otage poli. Séverine se penche vers le chauffeur.
« C’est moi qui ai écrit son refus. Il le lira au moment de dire oui. Ne le répétez pas, tout le monde croit que je le laisse choisir. »
Le chauffeur ne répond rien. Elle ajoute :
« Je sais. Une athée comme moi, c’est une bigote qui a changé de saint. »
Le chauffeur ne répond toujours rien. Quatre étoiles neuf, le type, et pas une once de compassion. À sa sœur, à ses collègues, au père, elle a dit : « Je le laisse choisir. » Tout le monde a trouvé ça très moderne.
Elle glisse la carte dans la poche de la veste de Yanis. Il ne bouge pas. Il regarde la fenêtre.
Sur le parvis, ça grouille : des familles endimanchées, des petites filles en ballerines, des pères en costume trop large. Yanis met la main dans sa poche, sort la carte et la lui rend. Sans la lire. Sans même la retourner.
« Maman, c’est moi qui parle. »
Seize ans. Tu leur donnes la vie, le sein, un abonnement Deezer, et voilà.
Le prêtre leur serre la main, tout sourire, le genre de type qui dit « super » en parlant de l’Esprit saint. « Vous êtes la maman ? Il a beaucoup réfléchi, votre fils. » Séverine sourit. Derrière lui, la grand-mère annonce à qui veut l’entendre qu’elle veut une photo de Yanis avec l’évêque, pour la mettre sur son buffet, à côté de celle de son mari. Le buffet, chez elle, c’est un autel avec des napperons.
Séverine prend le père à part, près du bénitier, et lui demande calmement, parce qu’elle est cheffe de produit et qu’elle sait formuler, de laisser Yanis choisir pour de bon.
Il la regarde. « C’est pas ton fils que tu veux libre. C’est ta guerre contre moi que tu veux gagner. »
Et il la laisse là pour aller s’asseoir à côté de sa mère. Toujours à côté de sa mère, celui-là. Séparé de sa femme depuis dix ans, de sa mère jamais.
Dans le banc, la grand-mère se penche pour arranger le col de Yanis. Le col que Séverine a repassé. Elle tapote, elle lisse, elle annexe. Séverine attend qu’elle se redresse, puis souffle à son fils :
« Si tu dis oui, c’est elle qui gagne. »
Yanis se lève. Il va s’asseoir au premier rang, avec les autres confirmands. Loin d’elle, loin d’eux. Personne ne le retient.
Viennent l’orgue, les chants et l’encens qui pique les yeux. Le prêtre monte en chaire. Il regarde la grand-mère, qui fait rouler son chapelet entre ses doigts comme on compte des points de fidélité, et il dit :
« Il y a des parents qui mettent leurs mots dans la bouche de leurs enfants, et qui appellent ça les laisser libres. »
La grand-mère baisse la tête. Elle encaisse. Elle a l’habitude : la culpabilité, chez eux, c’est un sport de compétition, et elle est championne départementale.
Séverine serre la carte dans sa poche. Ces parents-là, c’est elle. Le prêtre ne le sait pas. Le chauffeur, lui, le sait. Dieu, s’il existait, le saurait aussi. Mais il n’existe pas, et c’est bien tout le problème : personne là-haut pour lui donner tort à voix haute, personne pour la confesser, juste une carte de visite qui ramollit dans sa main moite.
L’évêque s’approche de Yanis, grand, mitré, la main lourde. Il la pose sur l’épaule de son fils, sur la chemise blanche bien repassée, et lui demande s’il veut recevoir le sacrement.
Yanis dit : « Oui. »
Et depuis ce jour, Yanis ne va plus à la messe, et il ne le dit à personne, ni à sa grand-mère ni à elle.