Tu dis que ton ex est collant, et tu relis ses mots chaque soir ?

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Il était une fois une boîte à chaussures planquée au fond d’un placard, rue Lecourbe, dans le 15e, l’arrondissement où même les pigeons ont l’air d’avoir une mutuelle, et dans cette boîte dorment dix lettres de Zeno, l’homme que Sophie a quitté il y a dix ans, une par anniversaire, et ce matin, c’est le sien, alors Sophie, cinquante-trois ans, DRH, descend en chaussons chercher la onzième.

Faut que tu la voies, Sophie. Une femme qui licencie avant le café, qui sait dire « on va devoir se séparer de vous » avec la voix qu’on prend pour commander une salade, et qui descend un escalier d’immeuble haussmannien le cœur en vrac comme une gamine de troisième. Tu veux que je te dise ? C’est la seule chose vivante dans tout le bâtiment.

Zeno, cinquante-huit ans, Italien de Turin, tient une trattoria rue du Commerce. Il écrit chaque année. Il raconte ce qu’il a cuisiné, le temps qu’il fait à Turin quand il y retourne, des trucs d’homme qui épluche des légumes en pensant à toi, et il finit toujours pareil : « Je t’aime encore, ça ne m’enlève rien. » Ce mec a la générosité facile, c’est pour ça qu’on a envie de le gifler.

Sophie relit les lettres le soir, dans l’ordre, assise par terre devant le placard. Par terre. Une DRH. Elle n’a jamais répondu. Elle l’aime encore et ne l’a dit à personne. Au bureau, aux copines, ces femmes qui ont des avis sur tout et un mari sur rien, elle balance : « Un ex collant. Il lâche pas. » Et les copines hochent la tête, ravies, parce qu’un ex collant, c’est rassurant, ça prouve qu’on a eu de la valeur sur le marché.

Sophie n’a jamais dit « je t’aime » à personne. Quand on le lui dit, elle répond « moi aussi ». Comme on signe un avenant. Il y a cinq ans, le soir de son anniversaire, elle a appelé la trattoria. Zeno a décroché : « Pronto. » Elle a raccroché. Cinq ans après, elle entend encore ce « Pronto » comme une porte qu’on lui aurait claquée au nez, alors que c’est elle qui tenait la poignée.

Ce matin, la boîte aux lettres est vide.

Elle remonte, elle redescend avant de partir au bureau. Vide. À midi, elle revient, prétextant un dossier oublié, comme si elle devait se justifier devant le carrelage. Vide. Le soir, elle redescend encore. La gardienne, qui trie le courrier avec la lenteur sadique des gens qui savent tout sur tout le monde, lève le nez : « Toujours rien ? Il vous a lâchée, le monsieur des lettres. »

Tu le sens, le plaisir dans sa voix ? Ce plaisir minuscule et dégueulasse des gens qui comptent les enveloppes des autres.

Alors Sophie s’habille. Pas trop. Assez. Et elle va dîner seule à la trattoria de Zeno. Elle s’assoit à la table près de la fenêtre, celle où ils dînaient, évidemment, parce que l’orgueil, à un moment, ça part en vacances sans prévenir. Zeno arrive, poli, le carnet à la main : « Signora. » Signora. Dix lettres d’amour et il lui sort le vouvoiement des touristes. Il la sert comme une cliente.

Une femme en tablier, la cinquantaine, apporte les assiettes depuis la cuisine. Elle regarde Sophie longtemps, chaque fois, avec cette attention qu’on réserve d’habitude aux pickpockets dans le métro. Sophie mange ses pâtes, qui sont bonnes, c’est le pire, et murmure pour elle-même : « Cinquante-trois ans, DRH, je virerais n’importe qui sans trembler, et je viens mendier une lettre dans une pizzeria. »

Une pizzeria. Elle le sait très bien que c’est une trattoria. Mais quand t’as mal, tu rabaisses le décor, c’est humain.

Au dessert, Zeno pose le café. Il reste debout, le torchon sur l’épaule, l’air d’un type qui a répété devant la hotte aspirante : « Dix ans que je t’écris et que tu réponds pas. T’es pas fidèle, Sophie, t’es radine. Tu vis sur mes lettres comme une rentière sur ses intérêts, sans jamais toucher au capital. »

Elle est bien, la phrase, hein ? Il a eu dix ans pour la peaufiner. Moi je dis qu’un homme qui écrit une lettre par an et se plaint de ne pas recevoir de réponse, c’est un homme qui adore son propre rôle. Mais bon. Il n’a pas tort non plus, et c’est ça qui est insupportable.

Sophie demande, tout bas : « Et cette année ? »

Il ne répond pas. Le lâche.

La porte de la cuisine s’ouvre. La femme au tablier, la cuisinière, vient embrasser Zeno sur la bouche, là, devant elle, comme on plante un drapeau sur une colline. C’est sa compagne. Évidemment. Il t’aime encore et ça ne lui enlève rien, tu parles : ça ne lui enlève surtout pas une femme dans sa cuisine.

Sophie pose sa cuillère. Et là, pour la première fois depuis dix ans, elle ne fait pas la DRH. Elle dit :

« J’ai les dix. Je les relis. Je t’ai jamais répondu parce que j’avais peur, si je t’en donnais, qu’il m’en reste plus. »

Silence. Même la machine à café se tait.

La compagne de Zeno fouille dans la poche de son tablier, en sort une enveloppe, l’adresse de Sophie écrite dessus, de cette écriture penchée que Sophie reconnaîtrait dans le noir, et la pose sur la table, à côté de la tasse.

« Il l’a écrite. C’est moi qui l’ai gardée. J’avais peur qu’il m’en reste moins, à moi. »

Et depuis ce jour, les onze lettres sont posées ouvertes sur la table de la cuisine de Sophie, à la vue de tous ceux qui entrent, les copines, le livreur, et tant pis pour la gardienne, et la boîte à chaussures est vide.

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