Tu prends des notes à midi sur l'amour, et le soir tu fais semblant d'improviser ?

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Il était une fois un canapé gris, dans le salon d’un appartement de la rue de Lévis, dans le 17e, à Paris, sur lequel Zacharie va poser ses fesses d’avocat chaque nuit avec son ordinateur, pendant que Pauline, quarante-trois ans, contrôleuse de gestion, l’attend dans leur lit et compte bien l’y ramener par la peau du slip.

Ça fait dix ans qu’ils vivent ensemble. Pas d’enfants. Lui, quarante-six ans, la chemise repassée par un pressing qui coûte un rein, la voix qui plaide même quand il demande le sel. Tu vois le genre. Elle, tu ne la vois pas, et c’est voulu, parce que Pauline a un secret, et ce secret dort sous une pile de dossiers, dans un carnet rouge.

Depuis dix ans, Pauline apprend à baiser comme on apprend un logiciel. À la pause du déjeuner, pendant que ses collègues mangent leur salade de quinoa en parlant de leur divorce, elle met son casque, elle lance des vidéos de technique et elle prend des notes. Angle du poignet. Rythme. Respiration. Points de vigilance. Elle souligne. Elle met des flèches. Le soir, elle applique. Elle n’a jamais fait l’amour sans savoir à l’avance ce qu’elle allait faire, jamais, pas une fois, même pas par erreur. Quand Zacharie halète qu’elle est douée, elle répond : « Ça me vient comme ça. » Menteuse magnifique. Et après, chaque fois, la question, comme on demande au client s’il est satisfait de la prestation : « C’était bien ? »

Une fois, à l’île de Ré, au milieu, un fou rire l’a prise. Un vrai, celui qui vient du ventre et qui te tord. Elle s’est arrêtée net, elle s’est essuyé les yeux et elle a dit : « Pardon. On reprend. » Comme une réunion interrompue par une alarme incendie.

Une nuit, elle se lève pour boire un verre d’eau. Elle passe devant le salon. Zacharie est sur le canapé gris, casque sur les oreilles, et sur l’écran, un homme et une femme nus sur un lit. Pauline ne dit rien. Elle retourne se coucher, elle fixe le plafond, et elle se dit la phrase que toutes les femmes de France se sont dite au moins une fois dans le noir : je ne suffis plus.

Évidemment, ce n’est pas lui qu’elle accuse. C’est elle. On nous a bien dressées.

Alors le lendemain, elle fait ce qu’on fait dans le 17e quand on a mal : elle achète quelque chose. De la lingerie, rue de Lévis, entre le fromager et le marchand de primeurs. La vendeuse a son âge, des lunettes au bout d’une chaînette, et elle emballe la dentelle dans du papier de soie comme on emballe un gigot. Elle dit, sans lever les yeux : « Moi, je mets ça pour mon mari le dimanche, et pendant, je pense à mes courses. » Pauline paie. La vendeuse, elle, a tout compris à la vie, et personne ne l’écoutera jamais.

Le soir, Pauline sort le grand jeu. La figure de la dernière vidéo, exécutée sans une erreur, au millimètre, un vrai audit. Zacharie rit : « T’as révisé ? » Puis il se lève, et il retourne au canapé. Il retourne au canapé. Le mec a eu droit à une performance de niveau olympique, et il retourne voir des inconnus sur son écran. Si tu veux mon avis, c’est là qu’il aurait mérité qu’elle lui jette le carnet rouge à la gueule.

Mais non. Pauline réfléchit. Pauline analyse. Il veut du naturel, conclut-elle. Très bien. Elle va lui faire du naturel. Elle planifie une scène spontanée sur le canapé, le matin, avant qu’il parte au Palais, et elle la note dans son agenda, parce que sinon elle va oublier d’être spontanée.

Le matin venu, elle s’approche en peignoir, l’épaule dénudée selon les recommandations. Et là, sur la table basse, son téléphone sonne. Sur l’écran, en grosses lettres : « Spontané — canapé ».

Zacharie lit. Il prend sa sacoche. Il dit : « Tu me mets en réunion, maintenant ? Tu préfères jamais être vue en train de rater. C’est pas de la timidité, Pauline, c’est de l’orgueil. »

Et il part plaider, content de sa formule, ce petit con. Il a raison, en plus. C’est ça le pire avec les avocats : même quand ils sont odieux, ils ont des arguments.

Pauline reste en peignoir dans le salon, avec son épaule dénudée qui prend froid. Elle se dit : très bien. Je vais apprendre ce qu’il aime. Méthode, toujours.

La nuit suivante, elle se lève, elle va au salon, elle s’assoit à côté de lui sur le canapé gris et elle tend la main vers le casque. Zacharie ferme l’ordinateur d’un coup sec, comme un ado surpris par sa mère.

Alors Pauline va chercher le carnet rouge. Elle le pose sur l’ordinateur fermé, bien au milieu, comme une pièce à conviction.

« Dix ans. Des vidéos de technique, au bureau, à la pause du déjeuner. Je prends des notes. Je prépare chaque nuit comme un comité de direction. Rien ne me vient comme ça. Rien. »

Silence. Tu entends le frigo. Tu entends le 17e qui dort.

Zacharie rouvre l’ordinateur. À l’écran, des couples ordinaires, pas beaux, des bides, des chaussettes, des gens qui se trompent de jambe, qui tombent du lit et qui rient comme des cons. Il ouvre le carnet rouge, il regarde une page, les flèches, les soulignements, il le referme doucement.

« Moi aussi, j’ai fait ça. Des années de vidéos, pour être à la hauteur de toi. J’en pouvais plus. Maintenant, je regarde des gens qui jouent. »

Et depuis ce jour, c’est Pauline qui va le rejoindre la nuit sur le canapé gris, et ils regardent ensemble des gens qui rient.

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