Tu lui offres un cadeau de plus pour qu'il préfère venir chez toi ?
Il était une fois une feuille de papier à lettres, épaisse, crème, à l’en-tête doré d’un quatre étoiles planté à deux pas du parlement de Bretagne, à Rennes, le genre de papier sur lequel personne n’écrit jamais rien, sauf aujourd’hui, parce que Caroline, quarante-quatre ans, directrice de la boutique, veut y faire signer à son fils de quatorze ans une lettre au juge : maman, c’est chez toi que je veux vivre.
Tu vois le tableau. Deux ans qu’elle est séparée de Yannick, architecte, le genre de mec qui dessine des maisons en bois pour les autres et porte des chemises en lin même en novembre. Le gamin fait une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre, comme une valise qu’on se repasse à la consigne.
Le vendredi où il arrive, Caroline monte seule à la suite du dernier étage. Elle la bloque pour lui, la plus belle, celle qui donne sur les toits. Elle branche une console neuve sous la télé, à genoux sur la moquette, en jupe de tailleur, les collants qui filent. Elle pose sur l’oreiller un sweat de la marque qu’il porte, celle qui coûte le prix d’un loyer à Villejean. Elle commande au room service les burgers de la carte de nuit. Elle ôte du minibar la facture, parce qu’un ado qui trouve un prix, c’est un ado qui comprend. Puis elle redescend par l’escalier de service, comme une voleuse dans son propre hôtel.
Aux autres, elle dit qu’elle le gâte un peu, que c’est l’hôtel, que ça ne coûte rien. Faux. La comptable a une ligne à part pour la suite, et Caroline la paie sur son salaire, sans le dire à personne. La comptable, en lui faisant signer le relevé, sans lever le nez de ses chiffres, a lâché : « Cette ligne, c’est pas pour lui. C’est pour que personne puisse dire que vous avez raté. » Les comptables, c’est comme les chats : elles parlent rarement, mais quand elles le font, tu saignes.
Parce qu’il y a un truc que Caroline ne raconte pas. Quand le fils avait dix ans, elle lui a demandé chez qui il préférait vivre. Il a pleuré. Elle a dit que c’était un jeu. Tu parles d’un jeu. Le genre où tout le monde perd et où personne ne veut rejouer.
En face, Yannick demande au juge aux affaires familiales que le fils vive chez lui à plein temps. À la première audience, le juge, cravate de premier communiant et alliance qui brille, a demandé à Caroline si ses horaires d’hôtel étaient compatibles avec un adolescent. À Yannick, il n’a rien demandé sur ses horaires. Un architecte, ça n’a pas d’horaires, ça a des projets. Une femme qui dirige, ça a des absences. Le juge veut maintenant une lettre du fils. Écrite. Signée. Comme un contrat d’embauche.
Alors voilà : dans la suite, devant les burgers qui refroidissent, Caroline demande à son fils d’écrire la lettre. Il met son casque et lance une partie. Fin de la discussion. Dans son sac de sport, ouvert par terre, il y a une brochure d’un internat de voile, à Brest, pliée en quatre. Elle ne la voit pas. Caroline regarde les moquettes pour savoir si elles sont propres, pas ce qui traîne dessus.
Elle écrit la lettre elle-même, sur le papier de l’hôtel, de sa belle écriture de directrice, et la lui tend pour qu’il la recopie et la signe. Il enlève un côté du casque. Il lit. Il dit : « C’est pas mes mots. »
Quatre mots. Plus que ce qu’il lui a donné en un mois.
La gouvernante entre pour reprendre le plateau, chignon serré, elle en a vu d’autres. Elle dit, sans s’adresser à personne, au plateau peut-être : « Les parents séparés, ils réservent la suite pour leur gamin le vendredi. Le lundi, c’est moi qui ramasse les cadeaux encore dans le papier. » Et elle repart avec les frites froides. Cette femme mériterait un ministère.
Caroline fait ce qu’elle sait faire : elle négocie. Elle appelle Yannick. La moitié des vacances en plus contre le retrait de sa demande. Un deal propre, comme avec un fournisseur de draps. Yannick, au bout du fil, avec sa voix de type qui fait du yoga le dimanche : le fils a déjà écrit sa lettre. Tout seul. Cachetée. Envoyée au juge.
Tout seul. Elle a payé deux ans de suite pour qu’il n’ait jamais rien à faire tout seul.
Elle y va. Chez Yannick, dans son loft à poutres apparentes, la feuille de l’hôtel serrée dans la main comme une pièce à conviction. Il ouvre. Et là, sur le palier, elle dit le truc. Le vrai.
« Je l’achète. Depuis deux ans. La suite, la console, les burgers. J’ai peur que s’il choisit chez toi, ça veuille dire que j’ai raté. »
Tu crois qu’il va triompher, Yannick. Il a la tête à ça. Mais il baisse les yeux sur ses chaussettes en coton bio et il dit : « Le scooter, c’était pareil. Je l’ai acheté pour qu’il vienne chez moi le mercredi. Il ne le prend jamais. »
Deux adultes sur un palier, à Rennes, qui découvrent qu’ils font exactement la même chose, chacun avec son budget. Deux cons, en somme. Elle, au moins, elle l’a avoué la première.
La porte de la chambre s’ouvre. Le fils sort, son sac de sport à l’épaule, la brochure dedans. Il a quatorze ans et c’est le seul adulte de l’immeuble.
« J’ai écrit au juge que je veux aller à l’internat de voile, à Brest. Chez personne. »
Et depuis ce jour, le dimanche soir, le fils envoie de Brest le même message à ses deux parents, mot pour mot, et Caroline vérifie chaque fois qu’elle n’a pas un mot de plus.