Tu t'es déjà fait passer pour plus malade, juste pour que quelqu'un vienne dormir ?

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Il était une fois un thermomètre électronique posé sur une couette, l’écran bien tourné vers l’objectif d’un téléphone, dans un studio du centre de Rennes, et derrière le téléphone il y a Lucie, trente-trois ans, styliste dans une marque de prêt-à-porter, qui le shoote comme elle shoote une petite robe à vendre, avec le même espoir : que quelqu’un vienne dormir chez elle cette nuit.

Trente-neuf. Un dimanche soir. Seule. Tu connais le dimanche soir à Rennes, cette ville qui se replie sur elle-même comme une crêpe oubliée sur le billig. Un peu plus tôt, elle a appelé son chef pour prévenir qu’elle ne viendrait pas lundi. Le chef a demandé : « C’est pas tes règles, au moins ? » Il dirige une équipe de onze femmes, il vend des culottes menstruelles en édition capsule, et il croit toujours que l’utérus est une excuse inventée pour lui pourrir le planning. Lucie a dit non, merci, au revoir, et elle a eu envie de vomir, mais c’était peut-être la fièvre.

Alors elle commande une soupe. Pas parce qu’elle a faim. Pour voir un visage. Voilà où on en est : on paie trois euros de frais de livraison pour qu’un humain monte l’escalier. Le livreur est un étudiant pressé, casque sur la tête, l’appli qui clignote, le genre de garçon qui a vingt ans et qui ne doit encore rien à personne. Il attend qu’elle trouve la monnaie. Elle fouille dans un sac, puis dans un autre, et c’est là que ça sort, comme un vomi, justement :

« Je n’ai pas passé une nuit seule depuis mes vingt ans. Je garde des hommes que je n’aime pas pour ça. À tout le monde, je dis que j’adore être seule, que j’ai besoin de mon espace. »

Le livreur prend les pièces. « Bon rétablissement. » Et il repart. Cinq étoiles, franchement. Il n’a pas fait semblant de comprendre, il ne lui a pas conseillé une thérapie. Il a pris la monnaie.

Parce que tu dois savoir une chose. Il y a deux ans, déjà avec de la fièvre, elle a demandé à un homme de rester assis au bord du lit, sans rien faire, jusqu’à ce qu’elle dorme. Rien. Juste être là, comme un meuble qui respire. Il a ri. Et il s’est couché. Les hommes ne savent pas rester assis à côté d’une femme sans se demander ce que ça va leur rapporter.

Donc la photo du thermomètre part chez Ulysse, trente-cinq ans, graphiste, trois semaines au compteur. Elle ne l’aime pas. Il porte des chaussettes avec des motifs de Mondrian et il parle de typographie comme d’autres parlent de la guerre. Message : « Viens. » Un seul mot, tu vois, le mot le plus nu de la langue française. Ulysse répond : « Soigne-toi bien », avec un cœur, et une photo de lui dans la file d’un concert. Un cœur. Le cœur, c’est l’emoji des hommes qui ne viendront pas.

Alors Lucie frotte le thermomètre entre ses paumes. Elle frotte comme une ado qui veut sécher les cours, comme si la chaleur des mains pouvait se convertir en amour. Ça monte. Elle photographie. Elle envoie à son ex, celui des cinq ans, celui qui connaît le code de l’interphone : « Tu peux passer ? »

Le téléphone sonne. C’est la femme de l’ex. Une voix de femme qui a gagné et qui ne sait pas encore si elle regrette.

« Il dort. Celui que vous faites venir dans votre lit pour ne pas être seule, il n’est pas avec vous. C’est sa peur à lui qui se couche à côté de la vôtre. Deux peurs, ça ne fait pas un couple, ça fait deux personnes encore plus seules. Je suis bien placée. »

Elle raccroche. Tu remarqueras qu’elle a raison, et que c’est insupportable. Les femmes qui ont raison au téléphone à vingt-deux heures, on devrait pouvoir les signaler.

Là-dessus, la porte s’ouvre : la fille de la voisine, onze ans, avec une boîte de Doliprane que sa mère lui a confiée. Elle surprend Lucie en train de frotter son thermomètre comme une lampe d’Aladin en panne. Onze ans, l’âge où l’on voit tout et où l’on n’a encore aucune pitié. Elle pose la boîte sur la table de nuit.

« Les adultes, vous dites tous que vous adorez être seuls, et vous appelez la terre entière dès que vous toussez. »

Elle repart. Elle a onze ans et elle vient d’écrire le livre de développement personnel le plus juste de la décennie, sans Instagram, sans stage à Bali.

Mais Lucie a de la fièvre et un orgueil intact, donc elle renvoie à Ulysse la photo du thermomètre frotté, avec : « Je pars aux urgences. » Le mensonge, c’est le seul langage que les mecs lisent jusqu’au bout.

Et Ulysse arrive. Évidemment. Il voit qu’il n’y a pas de sac pour l’hôpital, pas de chargeur, pas de brosse à dents, rien. Il comprend. Il refuse de rester.

« Je ne dors jamais chez les autres. Une fois que tu dors, j’y vais. »

Il garde son blouson. Il garde ses baskets. Il s’assoit au bord du lit, loin d’elle, comme on s’assoit à côté d’un chien qu’on ne connaît pas, et il regarde son téléphone. Mais il est assis. Deux ans qu’elle attendait ça. Elle s’endort.

Elle se réveille. Ulysse est couché en travers du lit, le dos tourné, le téléphone à la main, endormi. Avec les baskets. Sur la couette. Monsieur ne dort jamais chez les autres.

Elle le regarde dormir, et elle dit, doucement, parce que la fièvre rend honnête :

« Je ne t’aime pas. Je voulais juste quelqu’un dans le lit. »

Ulysse ne bouge pas. Puis son téléphone s’allume dans sa main. Elle lit l’écran. Elle n’a pas honte : il est dans son lit avec ses baskets, elle a des droits. Deux messages envoyés ce soir, avant le sien, à deux autres femmes : « T’es dispo ce soir ? » Personne n’a répondu. Deux femmes quelque part dans Rennes ont regardé ce message et ont choisi leur propre couette. Respect.

Elle le secoue. Il ouvre un œil.

Elle dit tout haut :

« Tu as fait comme moi. Tu as écrit à tout le monde pour ne pas dormir seul. »

Et depuis ce jour, les soirs de fièvre, Lucie dort seule, le thermomètre sur la table de nuit, sans envoyer de photo à personne.

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