Tu hurles portes fermées ce que tu ne dis jamais à ta mère ?

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Il était une fois un élastique de bureau jaune, le genre qui traîne au fond des tiroirs avec les trombones et les capuchons de stylos mâchés, enfilé au poignet gauche d’Élodie, quarante-quatre ans, décoratrice d’intérieur, plantée sur le parking d’un cabinet médical du Vieux-Lille, et tu vas voir, elle compte le claquer contre sa peau toute la journée pour ne pas dire un mot plus haut que l’autre à sa mère.

Le médecin vient de lui trouver seize de tension. Il a enlevé le brassard avec l’air de quelqu’un qui découvre que l’eau mouille, et il a dit : « Il faut arrêter de vous en faire, madame. » Merci docteur. Vingt-cinq euros. Elle aurait pu demander à un horoscope.

Arrêter de s’en faire. Facile. Sa mère, Annie, soixante-douze ans, veuve, vient tous les jours « l’aider ». Tous les jours. Tu comptes bien. Son frère appelle une fois par mois, dix minutes, depuis sa terrasse, et c’est « un fils en or ». Lui, il a des enfants, alors il a une excuse permanente, un genre de certificat médical à vie. Élodie n’a pas d’enfants, donc elle a du temps, c’est la logique de la famille : la fille sans gosses, c’est l’astreinte. Elle a les mercredis, les samedis, et tout le reste.

Et à tout le monde, à la boulangère, aux clients, aux copines, Élodie dit : « Ma mère est formidable, elle m’aide tant. » Elle le dit avec un sourire de catalogue.

Le soir, elle se gare sur le parking de son immeuble. Vitres fermées. Moteur coupé. Et là, elle hurle. Contre le pare-brise, la bouche grande ouverte, de la bave sur le volant, tout ce qu’elle ne dit pas à sa mère. Des trucs pas jolis. Des trucs vrais. Ensuite elle se recoiffe dans le rétroviseur, elle remet son rouge à lèvres, et elle monte.

Elle la déteste. Voilà. C’est dit. Quand sa mère est tombée dans l’escalier, l’hiver dernier, Élodie était dans l’ambulance, elle lui tenait la main, et elle pensait aux samedis qu’elle aurait. Elle ne s’en est jamais remise, de cette pensée-là. Elle se la garde au chaud, comme un caillou dans la chaussure.

À vingt ans, elle avait montré à sa mère sa première chambre dessinée. Des heures dessus, des couleurs partout, sa vie entière sur une feuille. Annie avait regardé deux secondes. « C’est chargé. » Élodie l’avait déchirée. Elle est devenue décoratrice quand même. Par vengeance, peut-être. Ou par entêtement. Les deux font de très bonnes carrières.

Ce jour-là, Annie vient sur le chantier. Pas n’importe lequel : le chantier de sa vie, la maison de maître d’un chirurgien à Marcq-en-Barœul, moulures, parquet point de Hongrie, un jardin où les pelouses ont fait des études. Annie entre, regarde le vert des murs, et dit devant le client : « Elle a toujours eu des goûts de vendeuse. »

Élodie claque l’élastique. Elle sourit.

Le client regarde l’élastique. Il est chirurgien, il regarde les poignets par réflexe professionnel. Il dit, tranquille, comme on donne une posologie : « Les élastiques, les respirations, crier en cachette, tout ça garde la colère en vie. La regarder en face, sans l’excuser ni la punir, c’est la seule chose qui la fait fondre. J’en vois au bloc, des gens qui ont serré trop longtemps. »

Super. Même les clients font de la psychologie, maintenant. Il y a des gens qui découpent des humains toute la journée et qui trouvent encore le temps d’avoir des avis.

Alors Élodie fait ce que font les filles bien élevées : elle éloigne le problème. Elle envoie sa mère chercher des échantillons chez un fournisseur de Roubaix. Une heure de répit, au moins.

Sa mère revient avec un velours moutarde. Celui qu’Élodie avait écarté. Celui qu’elle avait regardé, tâté, et rangé en se disant non, trop. Le client l’adore. Il le caresse comme un chat. Annie, triomphale, qui n’a jamais rien gagné de sa vie et qui gagne là, sur le dos de sa fille : « Tu vois, il fallait demander à ta mère. »

Élodie claque l’élastique.

Elle s’enferme dans la salle de bains du rez-de-chaussée, s’assoit sur le couvercle des toilettes et lance sur son téléphone une application qui respire pour elle. Une voix de femme sous Lexomil lui dit d’inspirer par le nez. Elle inspire par le nez. Ça sent le white-spirit.

Dans le couloir, le peintre, soixante ans, passe le rouleau. Il a tout entendu, évidemment. Les peintres entendent tout, c’est leur salaire caché. À travers la porte, sans s’arrêter de rouler : « Vous souriez à votre mère avec les dents serrées. Vous claquez ce truc depuis ce matin. Vous allez vous couper le poignet avant de lui dire un mot. »

Annie frappe. « Tu fais quoi, tu pleures ? »

Élodie tire l’élastique. Plus loin que d’habitude. Plus loin que quarante-quatre ans de « c’est chargé ».

Il casse.

Elle ouvre la porte. Elle ne se recoiffe pas. « Je te déteste. Depuis toujours. Le soir, dans ma voiture, je hurle tout ce que je ne te dis pas. »

Annie pose le velours moutarde sur le lavabo. Dans le couloir, le peintre arrête son rouleau, et pour une fois le monde entier se tait, même le white-spirit. Annie s’assoit sur le bord de la baignoire, ses genoux craquent, elle a l’air soudain d’une petite vieille, ce qu’elle est, en fait, depuis un moment, et personne ne l’avait remarqué.

« Moi, je détestais la mienne. Je criais dans la cave, la tête dans le linge sale. J’allais chez elle tous les jours pour qu’on ne dise pas que je l’abandonnais. Je viens chez toi pour la même raison, et tu le sais. »

Et depuis ce jour, le soir, sur le parking de son immeuble, moteur coupé, vitres fermées, il arrive à Élodie de ne plus rien avoir à crier.

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