La nuit, sous la couette, tu fais défiler les photos de sa nouvelle ?
Il était une fois une carte d’abonnement du Champo, le petit cinéma de la rue des Écoles, avec deux noms écrits au dos au stylo bleu, rangée dans un portefeuille au fond d’un sac, et Patricia, soixante et un ans, contrôleuse de gestion dans un laboratoire du 5e, qui compte bien, jeudi soir, retrouver Thierry assis à côté d’elle dans la salle du haut, comme tous les jeudis depuis trente-cinq ans.
Patricia compte, c’est son métier. Elle compte les budgets des chercheurs qui trouvent des molécules et jamais leurs justificatifs. Elle compte les jeudis aussi. Trente-cinq ans, tu fais le calcul, ça fait dans les mille huit cents films en noir et blanc, et autant de soupes à l’oignon au café d’en face, celui où le serveur fait la gueule depuis la même époque, fidèle lui aussi, à sa manière.
Thierry, soixante-deux ans, traducteur, son ami depuis la fac. Pas son amant. Jamais. Pas une fois, pas un soir de vin blanc, rien. Et pendant trente ans, à chaque dîner, il s’est trouvé un convive, souvent un cardiologue, toujours un homme qui avait trompé sa femme avec une interne, pour lui demander, le sourire en coin : « Alors, Patricia, tu l’épouses quand, ton Thierry ? » Comme si une femme seule à côté d’un homme seul, c’était un dossier en souffrance.
Depuis six mois, Thierry a une compagne. Prof de yoga. Cinquante-cinq ans. Et maintenant, aux mêmes dîners, les mêmes gens posent une main sur le bras de Patricia, une main lourde de compassion, la main qu’on pose sur les veuves, et ils demandent si ça va, si ce n’est pas trop dur. Personne n’a jamais su quoi faire d’elle, alors on a changé de case : avant elle était la fiancée qui traîne, maintenant elle est la vieille fille qu’on plaint.
Et moi je vais te dire la vérité, parce que je suis de son côté et que ça ne m’empêche pas d’avoir des yeux : Patricia est jalouse comme une lycéenne. Une vraie, avec le cœur qui cogne et le téléphone sous la couette. Chaque nuit, dans son lit, elle fait défiler les photos que la compagne publie. Thierry sur une plage. Thierry qui rit. Thierry en short, bordel, Thierry qui pendant trente-cinq ans a refusé de montrer ses mollets au soleil. Elle s’est même inscrite à son cours de yoga, sous son nom de jeune fille, au fond de la salle, pour la voir de près. Elle fait le chien tête en bas en la fixant entre ses genoux, avec une haine parfaitement alignée.
À Thierry, évidemment, elle dit : « Je suis ravie pour toi, elle a l’air parfaite. » Elle a déjà acheté la carte de l’an prochain, à leurs deux noms. Au printemps, elle lui a proposé Lisbonne, rien que tous les deux, comme à vingt-cinq ans, les tramways, les sardines, les fous rires dans la pension pourrie. Il a répondu : « On pourrait y aller à trois. » À trois. Comme on dit « on pourrait prendre une salade en entrée ».
Et puis le message tombe. Thierry ne viendra plus le jeudi. C’est le soir où elle donne son cours, et lui, il l’attend pour dîner. Il l’attend. Le type qui en trente-cinq ans n’a jamais attendu personne, qui arrivait au Champo pile au générique en mâchant un sandwich, il attend maintenant une femme en legging avec une soupe miso sur le feu.
Patricia l’appelle. Elle propose le mercredi, même séance, même café, elle négocie comme une syndicaliste. Thierry dit qu’il verra avec elle. Puis il ajoute, avec cette voix douce qu’ont les hommes quand ils vont dire une saloperie qu’ils prennent pour de la sagesse : « Trente-cinq ans de jeudis, Patricia, c’est une prison à deux places. Et toi, tu fais la ronde. »
Elle raccroche. Elle traverse le quartier jusqu’à la rue Monge, la carte du Champo dans la main, celle avec leurs deux noms au stylo bleu, pour qu’il la garde, qu’il n’ait plus d’excuse. C’est la compagne qui ouvre. Pieds nus. Dans une chemise de Thierry. Celle à carreaux. Celle que Patricia lui a offerte. Il y a des humiliations qui ont un sens du détail que même le meilleur scénariste n’oserait pas. La compagne prend la carte, dit merci, dit que Thierry est sous la douche. Patricia redescend l’escalier en se demandant combien d’années de prison on prend pour un meurtre au tapis de yoga.
Au Champo, elle prend deux places avec sa propre carte et pose son manteau sur le siège d’à côté. Le garçon de la caisse, seize ans, l’âge où l’on n’a encore aucune pitié, qui la voit venir tous les jeudis, lui dit en lui rendant sa carte : « Les vieux qui venaient à deux et qui viennent tout seuls, c’est que l’autre est mort ou qu’il a une copine. » Elle le remercie. Elle est polie, Patricia, même quand on l’achève.
Le film commence. Le siège reste vide. Son manteau a l’air d’un chien qui attend son maître.
Quand les lumières se rallument, dans le hall, Thierry est là. Avec la compagne, qui tient la carte du Champo. C’est elle qui l’a amené. Elle a annulé son cours. Patricia remet son manteau, lentement, et décide que tant qu’à être ridicule, autant l’être en entier.
« Je regarde vos photos toutes les nuits. Je suis ton cours de yoga sous mon nom de jeune fille, au fond, pour te voir. Trente-cinq ans, et je suis jalouse comme à quinze. »
La compagne sourit, et rend la carte à Patricia.
« Je t’ai reconnue au premier cours. Moi, je regarde vos photos tous les soirs, celles de la boîte à chaussures, vous deux à vingt ans devant le Champo. Je suis jalouse de vous depuis le premier jour. »
Et depuis ce jour, le jeudi, au Champo, ils sont trois, et Patricia s’assoit à côté de la compagne de Thierry.