Tu as déjà appelé un service client juste pour entendre une voix le soir ?
Il était une fois une adjointe à la culture qui appelle, la voix pleine de confettis, pour annoncer à Delphine, cinquante-quatre ans, prof de philo à la fac d’Annecy, autrice de *Seule, enfin*, éloge de la solitude vendu en tête de gondole au rayon développement personnel, qu’elle a le prix des lecteurs, et en prime deux places en tribune pour le feu d’artifice de la Fête du lac, et Delphine passe tout le week-end à chercher quelqu’un, n’importe qui, pour poser ses fesses dans le second fauteuil.
Faut que tu saches un truc sur Delphine. Depuis son divorce, il y a vingt ans, elle n’a pas passé une seule soirée seule. Pas une. Le lundi, chorale. Le mardi, ciné-club. Deux clubs de lecture, parce qu’un seul, ça laisse des trous dans la semaine. Et le dimanche, la rando, avec des gens en polaire qui parlent de leurs genoux. À la radio, à la librairie, devant ses étudiants qui prennent des notes comme si c’était l’Évangile, elle dit, la main sur le cœur : « Je suis bien seule. C’est le seul endroit où je pense. »
Tu parles.
Les soirs où rien n’est prévu, elle appelle le service client de sa box internet. Elle tape sur le 1, sur le 3, elle attend avec la musique d’ascenseur, et elle est presque heureuse. Une nuit, le conseiller lui demande de redémarrer la box. Elle dit : « Elle marche très bien. C’est moi. Je ne supporte pas d’être seule le soir. J’ai écrit un livre pour qu’on croie le contraire. » Et le conseiller, payé au SMIC dans un open space, qui n’a pas lu Montaigne mais qui a compris la vie, lui répond : « Votre chorale, vos clubs, madame, c’est pas de l’amour des gens. C’est de la trouille qui a appris à sourire. » Puis il ouvre un ticket. Parce qu’il est pro.
Il y a trois ans, elle a quand même essayé. Elle loue un chalet au-dessus de Thônes, pour un week-end seule, exactement comme dans le chapitre trois de son livre, celui où elle écrit que le silence de la montagne « dépose l’âme ». Le samedi soir, l’âme déposée, elle redescend en voiture et va dîner dans une pizzeria pleine à craquer, entre un anniversaire et un enterrement de vie de garçon. Elle respire enfin. Et quand elle dîne seule au restaurant, le serveur lui demande si elle attend quelqu’un, puis il la place près des toilettes. Toujours. Comme s’il y avait une table réservée pour les femmes de plus de cinquante ans sans personne en face, juste à côté de la chasse d’eau.
Bref. La place en tribune.
Elle la propose d’abord à Zoé, sa doctorante, vingt-neuf ans, qui a lu son livre jusqu’au bout et ça, c’est un problème. Zoé part sur le bateau d’un ami avec sa bande, glacière, enceinte Bluetooth, maillots mouillés. Elle lui dit, gentiment, parce qu’à vingt-neuf ans on croit encore que la gentillesse amortit les coups : « Vous avez écrit sur la solitude comme on écrit sur un pays où on n’est jamais allée. Venez avec nous sur le bateau, si vous voulez. » Delphine dit non. Elle a le prix. Elle a la tribune. Elle a sa dignité, rangée dans le même tiroir que sa trouille.
Alors elle écrit au groupe des collègues de philo : « Une place en tribune pour le feu, qui veut ? » Le doyen répond par un pouce levé. Un pouce. Le doyen, agrégé, normalien, trente ans de carrière, et tout ce qu’il a à offrir, c’est un émoji. Personne d’autre. Silence radio chez les spécialistes de Spinoza. Seule Zoé, qui est dans le groupe, ajoute : « Demandez au géographe, il va à toutes les fêtes. »
C’est vrai. Le géographe, tu le connais : celui qu’on voit à tous les pots, à toutes les soutenances, à tous les barbecues, une merguez à la main et un mot pour chacun. Il dit oui tout de suite. Trop vite. Le soir du feu, il arrive en retard, s’assoit, le téléphone à la main, et annonce qu’il ne restera pas longtemps, qu’on l’attend à deux autres fêtes. Deux. Il a les soirées en batterie, comme les poules.
Sous la tribune, sur l’eau noire du lac, le bateau de Zoé passe, plein de rires et de musique. Delphine le regarde, et là, je sais pas, c’est peut-être la fatigue, peut-être la merguez imaginaire du géographe, elle lâche : « Je ne supporte pas d’être seule un soir. Ce livre, je l’ai écrit pour que personne ne le voie. »
Le géographe range son téléphone. Pour la première fois de la soirée, il la regarde. « Moi, c’est l’inverse. Je vais à toutes les fêtes pour qu’on ne voie pas que je préfère être seul. Ce soir, je rêve d’être chez moi, sans personne. »
Tu vois le tableau. Deux menteurs assis côte à côte, chacun déguisé en l’autre.
Le premier coup du feu part. Ça claque au-dessus du lac, rouge, or, ça retombe en pluie sur les montagnes. Delphine lui montre la sortie de la tribune, du bout du doigt, comme on montre la porte à un étudiant qui a triché.
« Alors rentrez chez vous. Je vais le regarder toute seule. »
Et depuis ce jour, le soir de la Fête du lac, Delphine ne prend plus qu’une place.